dimanche 11 janvier 2026

EnRi et décarbonation

 

Énergies renouvelables intermittentes (EnRi) et décarbonation

Où il apparaît que le développement des EnRi en France n’a quasiment aucune incidence sur les objectifs climatiques 

Jean Pierre Riou 

Selon le bilan de RTE, en 2024, le parc électrique Français n’a émis que 11,7 millions de tonnes de CO2 pour une production de 539 TWh. C'est-à-dire une moyenne de 21,7 gCO2/kWh. On connaît le rôle du parc nucléaire-hydraulique dans cette performance on connaît moins celui de la réduction des facteurs d’émission des moyens thermiques, par le remplacement du charbon et du fioul par des centrales à gaz performantes (cycles combinés à gaz) et par la progression des thermique renouvelables dont les émissions ne sont pas comptabilisées dans le secteur de l’énergie mais dans celui de l’affectation des terres et forêts (UTCATF). Ce record ne retient que l’intensité carbone des moyens employés, tandis que le bilan réel de leur empreinte carbone tient compte de leur cycle de vie. L’empreinte des EnRi étant supérieure à celle du nucléaire, et même à celle du mix électrique français pour ce qui concerne le photovoltaïque.

Ces EnRi que sont éolien et solaire ont produit 71,6 TWh en 2024, participant ainsi au solde export net de 89 TWh qui bat le précédent record de 2002 (73 MWh) et place la France au 1er rang mondial pour la 27ème fois depuis 1990.

Mais quelles émissions de CO2 ont-elles réellement évité ?

Une incidence quasi nulle sur l’intensité carbone du mix français

Sans la production d’EnRi, les 467,4 TWh pilotables restant auraient suffi pour répondre aux besoins de la consommation (422,2 TWh) en rétrogradant la France à la place de 3ème exportateur mondial avec un solde export de 17,4 TWh. Les 11,7 millions de tonnes émis par ces 467,4 TWh auraient alors entraîné une moyenne de 23,03gCO2/kWh, au lieu de 21,7gCO2/kWh, soit un évitement apparent de 3,33gCO3 par kWh d’EnRi produit.

Pour autant, on ne peut pas considérer que chaque kWh d’EnRi aurait évité quoi que ce soit, surtout en considérant les émissions complètes du cycle de vie des moyens de production et des restructurations du système électrique nécessaires à leur intégration.

L’objet de cet article est de montrer les biais qui tendent à justifier des chiffres bien supérieurs.

L’ADEME

Dans son magazine ADEME infos de juin 2022, l’ADEME affirme que « à mesure que les EnR se développaient, 13 GW de capacités fossiles ont été supprimées du système énergétique français depuis 2012. L’éolien et le photovoltaïque permettent, à eux deux, d’éviter chaque année 22 millions de tonnes de CO2. »



Cette communication a ainsi permis au ministère d’extrapoler une « information » en 2021 dans laquelle il écrit « RTE a estimé que le développement des énergies renouvelables (PV et éolien) permet d’éviter chaque année 22 millions de tonnes d’émissions de CO2 au niveau européen » en ajoutant dans ce même document que « chaque kWh d’éolien a permis d’éviter 430 g de CO2 en France et en Europe »

 

L’analyse de RTE

 

RTE avait en effet publié un rapport technique joint à son bilan prévisionnel 2019 qui indique (page 163) : « Pour obtenir une évaluation des émissions évitées grâce à la production éolienne et solaire en France, RTE a simulé ce que serait le fonctionnement du système électrique actuel sans ces installations. Cette analyse permet de chiffrer les émissions évitées par les filières éolienne et solaire françaises telles qu’aujourd’hui à environ 22 millions de tonnes de CO2 par an sur le périmètre modélisé dans le Bilan prévisionnel (5 millions de tonnes en France et 17 millions de tonnes dans les pays voisins). »

RTE justifie son calcul en ajoutant « On peut en effet penser que, si la décision de développer

l’éolien et le solaire n’avait pas été prise en France, d’autres moyens de production auraient été construits ou maintenus en fonctionnement. »

Cette supposition est contraire à l’observation des faits. Les chiffres de Eurostat montrent que le développement exponentiel du doublon intermittent éolien-solaire entre 2000 et 2022 ne s’est pas accompagné de la moindre réduction des moyens pilotables (+ 7% pour une augmentation de la consommation de + 6%) ainsi que le montre la reproduction ci-dessous du tableau de Eurostat.

 Mais surtout, il apparaît que les 17 millions de tonnes évoquées ne correspondent pas à une différence d’intensité carbone entre les mix de nos voisins et celui des EnRi, mais avec l’intensité de notre mix électrique, permise pour 82,6% par le nucléaire et l’hydraulique l’année du calcul (2018) et pour 8,5 % par éolien + solaire. Intensité appliquée aux exportations nettes du mix électrique français (en 2018) ainsi que l’illustre RTE dans son bilan 2024 reproduit ci-dessous.


Cette comparaison s’appuie sur une modélisation de l’intensité carbone de la France et de chacun de ses voisins (p 160 du bilan prévisionnel 2019) qui retient notamment 25gCO2/kWh pour la France 2020, 346gCO2/kWh pour l’Allemagne et 700gCO2/kWh pour la Pologne. Expliquant que « L’export de cette production faiblement carbonée (avec par exemple un solde exportateur de 60 TWh en 2018) permet d’éviter de démarrer des centrales thermiques dans les pays voisins et ainsi de réduire les émissions de CO2 au niveau européen ».

Ce n’est donc pas les EnRi qui ont évité ces 17 MtCO2, mais les exportations du mix français qui était déjà ainsi décarboné à plus de 90% depuis 1990, et que les EnRi n’ont quasiment rien ajouté, ni à cette décarbonation (3,33 gCO2/kWh, ni à la quantité exportée, la France étant déjà 1er exportateur mondial quasiment chaque année depuis 1990.

 

En effet, malgré le record de 2024, le niveau de ces exportations de la France est globalement le même depuis 1990, notamment 77 TWh en 2002. Et 2024 la classe 1er exportateur mondial pour la 27ème fois en 35 ans.  La décarbonation de son mix à plus de 90% depuis plus d’un quart de siècle étant permise par son parc nucléaire/hydraulique et l’optimisation du parc thermique expliqué en introduction. Le site Enerdata, qui publie ce classement, illustre ci-dessous les volumes exportés chaque année, qui montre que le développement des EnRi n’est strictement pas corrélé à leur augmentation.


Et ces 17 MtCO2 évités à nos voisins (en 2018) l’ont ainsi été par l’ensemble du mix français et non par les EnRi qui n’ont fait que réduire son intensité carbone de 3,33gCO2/kWh, en ajoutant leur production considéré décarbonée, selon les caprices du vent et du soleil, de façon indépendante des besoins, entraînant l’augmentation des modulations à la baisse du parc nucléaire, y compris pour raison économique à cause de l’écroulement des cours jusque des valeurs négatives dès que le vent souffle ou que le soleil luit. D’autant que si RTE affecte une intensité de 0GCO2/kWh aux EnRi, leur empreinte carbone est loin d’être nulle. Avec 43,9g/kWh (selon l’ADEME), celle du solaire est même supérieure à celle du mix français. 

 

Une énergie déjà décarbonée

 

Ainsi qu’énoncé plus haut, le parc pilotable français a produit à lui seul 467,4 TWh en 2024 hors EnRi (production totale de 539 TWh moins les 71,6 TWh éolien/solaire). Et ces 467,4 TWh ont suffit à satisfaire les besoins de la consommation brute qui était de 442,2 TWh, en n’émettant que 11,7 MtCO2eq selon le bilan 2024 RTE. C'est-à-dire une production pilotable hors EnRi ayant émis en moyenne 25,03 gCO2/kWh (11,7MtCO2/467,4 TWh), grâce au parc nucléaire et hydraulique, mais aussi au remplacement du charbon (moins 7,6 TWh en 2024 qu’en 2014) et du fioul (moins 2,6 TWh) par des centrales à gaz elles mêmes modernisées (plus 3,1 TWh). Auxquels s’ajoutent 5,5 TWh supplémentaires de thermique renouvelable en 2024, tel que la biomasse qui émet autant que le charbon mais dont les émissions sont comptabilisées dans le secteur de l’affectation des terres et forêts (UTCAFT) et non celui de l’énergie. Bien que non comptabilisées dans le secteur de l’énergie, ses émissions restent d’ailleurs  bien réelles.

 

Les reproductions ci-dessous permettent la comparaison du bilan RTE 2024 avec le Bilan électrique 2014 et de visualiser les chiffres évoqués. La consommation brute ayant été supérieure en 2014 (465,3 TWh) qu’en 2024 (422,2 TWh).

Bilan 2024


Bilan 2014


L’ajout des 71,6 TWh d’EnRi a donc permis de réduire l’empreinte carbone du kWh français 2024 à 21,7 gCO2eq/kWh au lieu de 25,03 gCO2eq/kWh (en divisant les 11,7 MtCO2 par 530 TWh au lieu de 467,4 TWh). Soit une réduction théorique de 3,33 gCO2/kWh. Si, et seulement si on attribue la valeur de 0 gCO2/kWh aux EnRi, alors que leur empreinte réelle tenant compte de leur cycle de vie est loin d’être nulle. La base empreinte de l’Ademe elle-même fait état de : 3,7gCO2/kWh pour le nucléaire, 14,1g/kWh pour l’éolien terrestre, 15,6g/kWh pour l’éolien en mer et 43,9g/kWh pour le solaire (fabriqué en Chine et retenu par défaut par l’ADEME pour la France). Soit alors une émission supplémentaire de 1,75 MtCO2, dont respectivement 603,4 kt de CO2 pour les 42,8 TWh d’éolien terrestre, 62,4 kt pour les 4 TWh d’éolien en mer, et 1088,7 kt pour les 24,8TWh de solaire, pour produire 71,6 TWh dont on aurait pu se passer sachant que selon les douanes françaises, les exportations ont été vendues au prix moyen de 66,19€/MWh ces 12 derniers mois, soit bien moins que le tarif obligatoire auquel EDF a l’obligation de les racheter.

Et les 71,6 TWh d’EnRi supplémentaires de 2024 se sont ajoutés au surplus des 17,4 TWh pilotables qui excédaient déjà cette consommation nationale en plaçant la France 1er exportateur au monde loin devant tous les autres, au lieu de 3ème avec 17,4 TWh qu’elle aurait exportés sans la moindre EnRi.

L’Arlésienne

Le chiffre du ministère de 430 gCO2eq/kWh évité par les EnRi ne correspond à aucune réalité et veut accréditer l’idée que l’ajout les 71,6 TWh éolien/solaire, dont le volume s’est ajoutée aux excédents pilotables en portant la France au 1er rang mondial d’exportation, aurait ainsi permis d’éviter l’émission de 30,78 millions de tonnes de CO2 (430g/kWh x 71,6 TWh), alors que la France n’a émis que 11,7 MtCO2 en 2024 en se passant d’elles pour satisfaire les besoins de la consommation (avec un excédent de 17,4 TWh).

Notre Affaire à Tous

En tout état de cause, la question ne doit pas être ce que le gonflement de ces exportations (à perte) par les EnRi ont permis d’éviter aux pays voisins, mais ce que ces EnRi apportent au pays qui en supporte l’impact visuel, finance leurs subventions, restructure son réseau pour les intégrer et doit rendre des comptes annuels sur l’inventaire de ses propres émissions, et uniquement sur elles.

Que les Allemands installent leurs éoliennes en Bavière, là où leur industrie doit se décarboner, mais ne justifions pas leur implantation en France où elles saturent les interconnexions sans réduire d’un gramme notre bilan carbone.

En effet, le rapport Secten 2022 du CITEPA, chargé de l’inventaire des émissions françaises, stipule :

« Il faut noter que seules les émissions résultantes d’une activité ayant eu lieu sur le territoire français sont incluses. Les émissions « importées », ayant lieu à l’international ne sont pas comptabilisées dans le total Secten. Par exemple, si de l’électricité produite à l’étranger est consommée sur le territoire français, les émissions ne sont pas comptabilisées dans les totaux nationaux. A l’inverse, si des produits raffinés en France sont exportés à l’international, les émissions liées au raffinage sont attribuées à la France alors que celles liées à la combustion des produits pétroliers sont comptabilisées pour le pays importateur et consommateur. »

La France a l’obligation de respecter ses objectifs de réduction des émissions de CO2. L’argent public n’est pas renouvelable. Il doit être investi dans des secteurs plus pertinents.

Ce 4 décembre 2025, l’association « Notre Affaire à Tous », vient de déposer un nouveau recours contre la France devant le Conseil d’État pour non respect des engagements de réduction d’émissions. Ces engagements climatiques sont financièrement contraignants et les condamnations peuvent comporter des astreintes. Aucun compte ne sera tenu des émissions prétendues évitées chez nos voisins par l’augmentation de nos exportations (à perte). Notre mix est déjà décarboné grâce à sa production nucléaire-hydraulique.

Il faut cesser de prétendre qu’on peut tondre un œuf.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire