TRANSITION ENERGETIQUE :
A la recherche du temps perdu
Où l’on s’aperçoit que « l’EDF d’avant aura été seulement en avance d’un temps » (Marcel Boiteux)
Jean Pierre Riou
Par-delà les hypothèses des scénarios successifs, les chiffres de la production actuelle et passée d’EDF révèlent les conséquences de son ouverture à la concurrence du marché.
Un record 2024…
Dans son bilan 2024, RTE annonce le dépassement pour la première fois du seuil de 95% d’électricité produite par des moyens bas-carbone et met en avant les 150 TWh produits par les énergies renouvelables.
…Inférieur aux records antérieurs d’EDF
Ce record du mix national est à comparer avec celui de la production du seul EDF, dont la Commission européenne a décidé de supprimer la situation de quasi monopole en stimulant sa concurrence, notamment par l’obligation qui lui a été faite entre 2010 et 2025, de lui céder chaque année 100 TWh nucléaire au prix cassé de 42€/MWh.
La communication du groupe, reproduite ci-dessus fait état d’une intensité carbone plus faible encore encore, avec 99% bas carbone, dont 12,4% renouvelable, sachant que les 42,942 TWh hydrauliques produits par EDF (sur les 75,1 TWh hydrauliques du parc français en 2024) en représentent déjà 10,28%.
Pour autant les 417,6 TWh du seul EDF n’auraient pas suffi pour satisfaire les 442,2 TWh de la consommation. Notamment en raison de l’obligation irresponsable de fermer les 2 réacteurs de Fessenheim, pourtant considérés « favorablement par rapport à la moyenne nationale dans les domaines de la sûreté et de l’environnement » par l’ASNR.
EDF dans tous ses statuts
Pour comprendre l’impact réel des énergies renouvelables intermittentes (EnRi) sur l’évolution du mix français, il est édifiant de le comparer aux productions passées de notre ex « monopole ».
EDF a publié les chiffres de ses productions depuis 1948 en séparant la filière hydraulique des filières thermique et nucléaire, indiquant chaque fois le périmètre et le statut de sa production. Notamment de sa production hydraulique, en tant que société anonyme (EDF SA) depuis la loi du 9 août 2004 qui remplaçait son précédent statut d’établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) qui permettait le cumul comptable de sa production avec celle de la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et de la société hydroélectrique du midi (SHEM) entre 1948 et 2000, puis uniquement la sienne depuis la loi du 10 février 2000 relative à la modernisation et au développement du service public de l’électricité qui a entrainé la séparation comptable de ces entreprises et redonné à la CNR son statut d’avant guerre de producteur indépendant.
Avec un parc hydraulique de 3106 MW, cette CNR produit actuellement 25% de l’électricité nationale, expliquant ainsi que les chiffres d’EDF ne représentent désormais plus la totalité de la production hydraulique annuelle. En 2005, le groupe Suez rachetait 40% de la CNR et 59,63% de la SHEM en 2006, le groupe produisant alors 35% de l’électricité en France, selon Le Monde.
Parallèlement, la production d’EDF ne représente plus la totalité de la production thermique depuis 1970, en raison de la présence d’une concurrence croissante, notamment de Engie, de TotalEnergies ou de l’électricien allemand Eon.
Les records en question
Mais il est troublant de voir que notre ancien monopole public suffisait régulièrement pour satisfaire à lui seul les besoins d’une consommation supérieure à celle d’aujourd’hui en dépassant le seuil des 95% bas-carbone depuis plus de 20 ans. Notamment en 2014 où sa production de 468,19 TWh (415, 844 TWh nucléaires, 45,403 TWh hydrauliques pour 2,651 TWh thermiques), était décarbonée à 98,5% et suffisante à elle seule pour la consommation de l’époque, mais aussi de 2024, en lui conférant la place de 2ème exportateur mondial avec un solde export net de 25,99 TWh au lieu de 1er avec 89 TWh, selon les chiffres de Enerdata.
2014 ne fait pas figure d’exception à côté des 485,245 TWh de 2006, suffisants cette fois pour classer la France 1er mondial, avec 428,121 TWh nucléaires, 40,243 TWh hydrauliques, et 16,881 TWh de thermique à flamme, soit 96,53% bas-carbone, ou des 487,757 TWh de 2005 décarbonés à 95,65%. Cette situation est pratiquement constante de 2000 à 2019, avec une moyenne de 400 TWh nucléaires et de 40 TWh hydrauliques avec une production thermique inférieure à 20 TWh. Chiffres qui permettent à la fois de dépasser 95% de production bas-carbone et de satisfaire les besoins de la consommation… sans même faire appel à la production hydraulique de la CNR et de la SHEM.
RTE fait donc état du seuil de 95% d’électricité bas carbone atteint pour la première fois en 2024. Ce qui est exact puisque si les 90% ont maintes fois été dépassés par le mix électrique national, y compris en 1995, seule la production « au périmètre exclusif d’EDF » a dépassé régulièrement les 95%, notamment il y a 30 ans, en 1994, avant même l’achèvement de son parc nucléaire, avec 340,156 TWh nucléaires, 74,132 TWh hydrauliques pour 12,430 TWh thermiques, soit 2,91 % de production carbonée.
On ne voit pas bien la plus value climatique apportée par l’ouverture à la concurrence et les fortunes investies dans les réseaux pour refouler les surplus aléatoires produits notamment par des capitaux privés.
Notre affaire à tous
Ce 4 décembre 2025, l’association « Notre Affaire à Tous », vient de déposer un nouveau recours contre la France devant le Conseil d’État pour non respect des engagements de réduction d’émissions. Ces engagements climatiques sont financièrement contraignants et les condamnations peuvent comporter des astreintes. Aucun compte ne sera tenu des émissions prétendues évitées chez nos voisins par l’augmentation de nos exportations (à perte). Notre mix est déjà décarboné grâce à sa production nucléaire-hydraulique.
En effet, le rapport Secten 2022 du CITEPA, chargé de l’inventaire officiel des émissions françaises, stipule :
« Il faut noter que seules les émissions résultantes d’une activité ayant eu lieu sur le territoire français sont incluses. Les émissions « importées », ayant lieu à l’international ne sont pas comptabilisées dans le total Secten. Par exemple, si de l’électricité produite à l’étranger est consommée sur le territoire français, les émissions ne sont pas comptabilisées dans les totaux nationaux.
Le retour des flux de boucle
L’Allemagne n’arrive même plus à transporter sa propre électricité depuis les éoliennes de la mer du Nord jusqu’au Sud où se trouve la quasi-totalité de son industrie, concentrée en Bavière et Bade-Wurtemberg. La Cour des comptes fédérale allemande a publié un rapport sur l’Energiewende en mars 2024 qui dénonce le retard pris par le réseau allemand en regard du développement des EnRi et chiffre les nouveaux besoins à plus de 460 milliards d’euros. Ce retard amène l’Allemagne à utiliser les réseaux de ses voisins, dont la France, dont ces flux de boucle fragilisent le réseau en l’empruntant gratuitement. Cette situation viole clairement l’article 14 du RÈGLEMENT (UE) 2019/943 DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL du 5 juin 2019 qui prévoit la révision des zones d’enchères lorsque les « flux de boucle » ainsi générés sont susceptibles de réduire les capacités d’échange des zones voisines. Ce qui est clairement le cas de façon structurelle et durable comme l’illustre la situation dramatique qu’ils ont engendré en France le 4 avril 2022.
Des éoliennes, oui, mais en Bavière
Le 28 avril 2025 le gestionnaire du réseau européen publiait sa proposition de réforme des zones d’enchères du marché couplé de l’électricité. Sans surprise, c’est la séparation de l’Allemagne en plusieurs zones d’enchères qui arrive en tête des économies permises à la collectivité par la fin d’une zone de prix unique. Ce qui la contraindrait à payer enfin pour l’utilisation des réseaux de ses voisins. Notons, sans surprise, le peu d’empressement de l’indispensable accord du gouvernement d’Outre Rhin pour entériner cet écartèlement de son marché qu'il combat depuis des années, sachant qu’il dispose encore de nombreux leviers juridiques de contestation pour éviter la procédure d’infraction par la Commission européenne.
Ce n’est pas à la France de payer à la fois pour décarboner l’électricité de ses voisins et pour la restructuration des réseaux destinée à valoriser les surplus aléatoires, notamment d’entreprises étrangères en les refoulant toujours plus loin.
L’héritage de Marcel Boiteux
Il est troublant de constater le peu de cas qu’accorde la mémoire collective au modèle de production des performances climatiques de l’EDF d’avant, malgré la conviction partagée du caractère régalien de la production d’énergie. Comment ne pas évoquer le caractère visionnaire de Marcel Boiteux qui déclarait dans Futuribles : « là où monopoles naturels et coûts de transaction prévalent, réapparaîtront des entreprises publiques chargées efficacement des missions que le système du marché permet mal de remplir.
Alors l’EDF d’avant aura été seulement en avance d’un temps ... »



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