vendredi 10 novembre 2017

Pourquoi N. Hulot a reculé



Pourquoi Nicolas Hulot a repoussé l’échéance de la loi de transition énergétique.
Jean Pierre Riou  révision de Jean Fluchère

La raison majeure ne peut en être que dans la responsabilité qui lui incombe de par sa fonction et qui stipule :

6° - III. - Au titre de l'énergie et du climat, il élabore et met en œuvre la politique de l'énergie, afin notamment d'assurer la sécurité d'approvisionnement, la lutte contre le réchauffement climatique et l'accès à l'énergie, et de promouvoir la transition énergétique.

Car la difficulté n’est pas de fermer un réacteur nucléaire, mais d’assurer cette sécurité.
Et bien que la France ait régulièrement été, il y a peu de temps encore, 1° exportateur mondial d’électricité, le gestionnaire du réseau européen (Entsoe) la considère désormais parmi les pays les plus exposés à une rupture d’approvisionnement, en cas de combinaison de vague de froid et d’absence de vent.
Comme c’est le cas de toute période de grand froid anticyclonique.

Malgré les mécanismes d’effacement, qui s’apparentent d’ailleurs à la suppression d’autant de fusibles, et le recours possible à des délestages partiels par zones. 


Le mécanisme d'effacement, qui introduit de nouveaux acteurs dans le système électrique, permet de rémunérer le report d'une consommation prévue lors de périodes tendues pour le réseau. 
Et de compenser ainsi la perte, notamment de production industrielle.
Ce mécanisme ne résout pas pour autant le problème de consommation globale à l’échelle d’une journée.
 
Et le non respect obligé des  normes de sécurité (N-1) accompagne fréquemment ces périodes tendues et rendent crédible la possibilité d’un blackout total sur le pays, comme celui que la France a frôlé le 25 janvier dernier à 19 heures, malgré des températures tout à fait normales pour la saison.
Une telle rupture n’excluant pas d’entrainer avec elle le reste de l’Europe, par effet domino sur le réseau.
Le compte rendu de la panne de courant de grande importance du 4 novembre 2006 qui a affecté l'Europe montre que non seulement le pire ne saurait être exclus, mais il identifie, à plusieurs reprises, les difficultés supplémentaires et incontrôlables qu'entraîne la production décentralisée éolienne en pareil cas.

Des conséquences apocalyptiques
Le site http://www.blackout-simulator.com/ permet de simuler le coût financier de tels événements qui se sont notamment répétés en Australie en raison de la forte proportion de productions intermittentes.
Il le chiffre à 7,6 milliards d’euros pour 24 heures en France. Sans préjudice des émeutes et pillages qui accompagnent presque chaque fois de tels événements, ni du nombre de décès, dans de telles situations, coincés dans les ascenseurs, dans d’inimaginables embouteillages, mouvements de foule incontrôlés ou absence de toute possibilité de communication.


Cette estimation du seul préjudice financier semblant bien modeste en regard des 10 Mds d’€ de PIB de tout jour ouvrable.
 
Un tel événement est inacceptable en France.
Or, notre système électrique, capacités d’importations comprises, est actuellement incapable de passer un pic de consommation tel que celui de février 2012 (102 GW), pourtant loin d’être exceptionnel.

« Ferme ta centrale » est un slogan médiatiquement vendeur, mais bien peu responsable.

 Le survol de nos centrales nucléaires par des drones avait d’ailleurs fait craindre une menace terroriste, le danger majeur en provenait de la rupture de fourniture de leur production,  par la destruction de leurs transformateurs, ou de postes d’interconnexion, et non d’une quelconque attaque des réacteurs, dont les murs ont prouvé leur résistance au crash d’un avion de chasse.

La prétendue « complémentarité » nucléaire renouvelable a pour principale conséquence de fragiliser nos réacteurs, sans permettre la fermeture du moindre d’entre eux, comme le montre l’évolution du parc allemand ou français, mais en aucun cas de constituer une sécurité, puisque le taux de couverture garanti du solaire est de 0% et celui de l’éolien autour de 0,1%.

L’extrême vigilance de l’autorité de sûreté nucléaire (ASN), et les contrôles et rechargements en combustible imposent une rotation des réacteurs disponibles.
Et le manque d’anticipation dans l’entretien/renouvellement de nos réacteurs fait déjà courir à la France un risque majeur dès cet hiver en cas de grand froid.
Décider la moindre fermeture d’un réacteur considéré fiable par l’ASN dénoncerait l’absence de connaissance de cette situation.

Nucléaire et climat
En second lieu, la décision de N.Hulot en pleine COP 23 a fait couler beaucoup d’encre sur ce qui a également été considéré comme une « reculade » face aux engagements climatiques.

La réduction du nucléaire allemand vient pourtant d’être stigmatisée dans un rapport qui la classe parmi les pires élèves de la lutte pour le climat, tandis qu’une autre met en évidence le rôle majeur du nucléaire et de l’hydraulique dans les bilans de réduction d’émissions, parallèlement à  l’inefficacité du solaire et de l’éolien.


Et la palme de la mauvaise foi semble devoir être décernée aux ONG qui ont attribué le « prix fossile du jour » à la France, pour la décision de N.Hulot en regard des négociations sur le climat de la COP 23, à Bonn.

L’efficacité du combat climatique consiste, en effet,  à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et non à développer des moyens qui, à l’origine, étaient supposés y participer.
Et la France, qui s’est vu décerner le meilleur indice de performance climatique au monde , n’a guère de leçon à recevoir sur la façon d’y parvenir.

Deux points nécessaires pour préciser la situation du nucléaire français :

La santé d'EDF
Les difficultés d’EDF lui sont généralement imputées sur la foi du syllogisme :
EDF est malade – EDF repose sur le nucléaire – donc le nucléaire rend EDF malade.

Un regard sur la santé de ses homologues européens dénoncera efficacement cette absence de raisonnement



Et c’est, bien au contraire, le déversement massif de surplus d’électricité intermittente, décorrélée des besoins et subventionnée qui a ruiné le marché de l’électricité et privé de rentabilité tous les électriciens européens.

A cette situation,  il convient d’ajouter la dette de 4,6 milliards d’euros qu’EDF a été contraint d’avancer à l’Etat pour le surcoût des énergies renouvelables (CSPE) et dont le remboursement n'en finit plus d'être retardé, et les 20 milliards d’euros de dividendes que l’État actionnaire s’est octroyés en 10 ans sur le compte d’EDF.

Le coût de l'uranium
D’autre part, les coûts des importations de combustible ont fait couler beaucoup d’encre en regard du vent, qui, bien que capricieux, serait gratuit.


Pour son parc nucléaire, EDF indique dans son bulletin d'information de novembre 2017 qu’il achète chaque année 9000 tonnes d’uranium naturel.

Ce qui correspond à 404 M€ pour ces 12 derniers mois, en raison du cours de 20$ la livre de l’U3O8, qui entraîne le coût de 52$ le kg d’U une fois le poids de l’oxygène enlevé. 



Cette valeur est corroborée par le site des douanes françaises qui  indique, pour les 12 derniers mois, la valeur de 548 611 k€ pour les importations de combustible nucléaire traité … et 141 362 k€ pour les exportations.

Ces exportations correspondent notamment à la part de combustible valorisée auparavant en France soit par l’enrichissement soit par le retraitement pour le compte de clients étrangers. 




C’est pourquoi  le coût du combustible nucléaire peut être évalué à 1,14€ pour chacun des 384 millions de MWh produits par notre parc nucléaire en 2016, si on retranche des importations la valeur du combustible exporté.

Et donc bien moins encore actuellement, en raison de la baisse du cours de l’U3O8 depuis.

Ce qui représente une quantité négligeable, quand bien même le cours de l’uranium en viendrait à doubler ou même à tripler.
Et ces chiffres doivent être mis en regard des plus de 2 milliards d'euros d'exportation d'électricité annuelle, dont le parc nucléaire assure les 3/4 de la production.

Le spectre du risque
On sait enfin que le charbon tue des dizaines de milliers de personnes chaque année, même en dehors de ses frontières, et que c’est le nucléaire qui a provoqué le moins de mort par unité d’énergie produite
Et que la gestion des risques est un métier qui ne devrait céder ni à l'émotion ni à une opinion publique susceptible d'être manipulée.

C'est sous sa pression qu'une promesse électorale a entrainé la décision de porter la part de la production nucléaire à 50% au lieu des 77% actuels.
Non pas de la puissance installée, puisque notre parc nucléaire ne représente déjà que 48,3% de la puissance de celui-ci, comme l’indique le bilan RTE.

Car ce n’est en fait que son efficacité qu’on semble lui reprocher et qui tend à justifier qu’on lui impose une « complémentarité » avec des énergies intermittentes, l'astreignant à des régimes chaotiques qu’il est capable d’assurer, malgré une sollicitation accrue des installations et une plus grande quantité d’effluents radioactifs lors de tels régimes.

La vraie question
Et plutôt que de s’interroger sur les raisons qui ont conduit N.Hulot à repousser l’échéance de la loi de Transition énergétique pour la croissance verte (LTECV), il est permis de s’interroger sur les avantages qui sont supposés en résulter.

Puisque des énergies intermittentes n’ont jamais permis de fermer de moyens pilotables, et qu’aucun avantage n’est à attendre de la « complémentarité » nucléaire/renouvelable, ni en termes de sécurité, ni en termes d’émissions de CO2, ni surtout en termes de coûts.

L’avocat A.Gossement analyse les raisons qui rendent la révision de cette loi nécessaire.
Et pose une intéressante question :
«  De deux choses l’une : soit la loi de 2015 comporte un objectif « irréaliste » et il faut s’interroger sur la raison pour laquelle il a quand même été voté par la majorité d’alors. Soit cette loi, faute d’avoir été appliquée plus tôt, est devenue inapplicable. »

En tout état de cause, sa première hypothèse semble devoir être approfondie.