Le nouvel ordre économique mondial
Jean Pierre Riou
Également publié dans Économie Matin
http://www.economiematin.fr/news-nouvel-ordre-economique-mondial-crise-coronavirus-cangement-paradigme-riou
Les progrès fulgurants de la puissance chinoise n’ont échappé à
personne. Son influence est déjà incontournable en Europe, en Afrique
comme au Moyen-Orient.[1]
Et l’Occident est incapable de trouver une stratégie cohérente à
la mesure du défi que jette la Chine, ainsi que le déploraient
récemment les diplomates Minh Pham et Yves Carmona, dans Le Monde.[2]
Dans le nouvel ordre économique mondial qui se dessine, le contrôle de l’énergie sera déterminant.
La géopolitique des gazoducs [3] est susceptible de dévier, mais aussi de révéler les alliances stratégiques qui tendent à scinder en deux le monde de demain. Il ne conviendrait pas de perdre de vue la communauté d’intérêts qui rapproche aujourd’hui la Chine de la Russie, mais aussi de l’Iran, du Qatar, de l’Irak, de la Turquie et de la Syrie.
C’est la raison pour laquelle la dépendance au gaz
pourrait affecter d’autant plus sensiblement le degré de souveraineté
des États qui devront l’importer.
Le gaz du Leviathan
Avec le plus long gazoduc du monde, Israël tend à favoriser
l’émergence de nouvelles lignes géostratégiques proches de l’alliance
judéo-sunnite souhaitée par Trump, sous une forme d’OTAN arabe [4], destiné à combattre le chiisme iranien, mais aussi à contrecarrer l’influence de la Russie et de la Chine.
En tout état de cause, c’est bien ainsi que l’a décrypté le média
iranien « Pars Today » en confortant l’idée que la Chine et la Russie s’efforceront de contrer cet OTAN arabe
[5] en tant qu’il mine les intérêts de l’Iran et de ses alliés tels que
la Syrie, et qu’il vise à empêcher la Russie et la Chine d’étendre leur
influence au Moyen-Orient.
Ce
contexte stratégique vient de se concrétiser dans le rapprochement d’Ankara et
Moscou avec l’inauguration du gazoduc Turk Stream, inauguré en janvier 2020 et qui
permet de contourner les
sanctions de l’U.E
[6]. Il faut également y voir la raison des sanctions
américaines contre le gazoduc Nord Stream 2 [7], grâce auquel Gazprom Germania [8] entend
tirer les ficelles d’une dépendance accrue de l’Europe au gaz russe, qu’elle promeut [9] au nom de
sa complémentarité avec l’intermittence des énergies renouvelables.
Au
moment même de l’inauguration de ces 2 gazoducs, Israël signait avec la Grèce
et Chypre l’accord permettant de concrétiser le projet du gazoduc EastMed destiné
à relier le gisement israélien de Leviathan au sud de l’Italie, en passant par
la Grèce et Chypre et leur gigantesque gisement.
Selon Le Monde [10], le
ministre grec de l’environnement et de l’énergie Kostis Hadzidakis aurait
alors déclaré, « Le gazoduc EastMed peut être un rêve pour
certains et un cauchemar pour d’autres
La République
turque de Chypre du Nord
La
provocation du ministre grec visait les prétentions de la Turquie à exploiter
le gaz de Chypre en vertu de sa présence dans la République turque de Chypre du
Nord (RTCN), depuis l’invasion du nord de l’île par l’armée turque en 1974.
Cette
république n’étant reconnue que par la Turquie.
Pour
renforcer ses prétentions, Ankara a conclu un accord militaire et de
délimitation maritime avec le gouvernement libyen d’entente nationale (GNA) de
Fayez el-Sarraj, président reconnu par l’ONU, mais menacé par les troupes de
l’Armée nationale libyenne (ANL) du général Haftar dont Paris peine à cacher le
soutien depuis que des missiles
français
[11] ont été retrouvés en Libye.
Et,
tandis que 40 000 soldats turcs occupent le Nord de Chypre, la Turquie continue
ses forages
[12] considérés illégaux par l’Union européenne et répond à ses accusations
d’État pirate par un chantage aux
réfugiés
[13].
Ankara,
joue également avec le feu dans sa confrontation avec l’armée russe dans le
règlement du conflit syrien lors duquel elle avait joué la carte de l’U.E. aux
côtés des Qataris en misant sur le renversement de Bachar el-Assad, pourtant
inconditionnellement soutenu par Vladimir Poutine.
Les
intérêts communs semblent les seuls susceptibles d’avoir évité la rupture.
La genèse du
conflit
La
guerre civile syrienne avait éclaté en 2011 dans un contexte de printemps
arabe.
L’importance
des enjeux stratégiques concernant l’acheminement du plus important gisement de
gaz au monde, celui nommé South Pars, coté iranien, et North Dome côté qatari,
est controversée et ne saurait en être l’unique raison.
En
tout état de cause, le Qatar, qui avait misé très tôt sur le gaz naturel
liquéfié (GNL) dont il est 1er
exportateur mondial
[14], essentiellement orienté vers le marché asiatique, visait de concurrencer
la Russie dans l’approvisionnement de l’Europe, tout en s’affranchissant du
contrôle iranien du détroit d’Ormuz, passage obligé des méthaniers. Selon la
presse russe Russia Today (RT), Bachar el-Assad aurait refusé en 2009 le projet
de gazoduc qatari destiné à relier l’Europe via la Syrie et la Turquie, « en citant ses
solides relations énergétiques avec la Russie » [15]. Et en
mars 2011, il signait un autre accord de gazoduc, avec l’ennemi juré du Qatar :
l’Iran, berceau du chiisme avec l’Irak, autre allié de Bachar el-Assad, tandis
que le Qatar est sunnite.
Le
Qatar aurait alors dépensé 3 milliards de
dollars pour soutenir les rebelles [16], tandis que la Turquie, l'Arabie
saoudite, la Jordanie, les États-Unis et la France participaient également au
financement et à l’armement des opposants. En toute logique l’Iran et la Russie
ont soutenu activement le gouvernement syrien, notamment par l’intervention du
corps des gardiens de la révolution venus d’Iran, ainsi que les milices
islamistes chiites provenant du Liban d’Irak ou d’Afganistan, tandis que des
combattants islamistes sunnites et des djihadistes proches d’Al Qaïda grossirent
les rangs de l’opposition au pouvoir en place.
Entre
conflits religieux, séparatisme kurde, mouvance marxiste, rébellion contre le
pouvoir en place et intérêts gaziers, ces alliances étaient d’une
extraordinaire complexité [17], sans garantie que les amis de nos amis pouvaient
durablement rester nos amis.
En
2012, la branche armée du parti kurde syrien (YPG) prenait le contrôle des
régions kurdes qu’elle administre depuis de façon autonome.
Les
progrès des djihadistes de Daesh amenèrent une coalition internationale à entreprendre des
bombardements
[18] pour soutenir les kurdes. Or, depuis 30 ans, la Turquie mène une
répression violente contre le parti séparatiste kurde (PKK) qui est considéré
comme terroriste par une bonne partie de la communauté internationale, dont les
États-Unis et l’Union européenne. Et Ankara reproche à YPG ses relations avec
le PKK auquel il est affilié et redoute cette création d’une région kurde à sa
porte. Et malgré son soutien aux rebelles syriens, l’aviation turque bombarde en 2016 [19] les
positions kurdes.
En
2015 la Russie intervient militairement pour conforter le pouvoir en place.
Malgré
le bombardent des
positions du pouvoir en place [20], en 2018 par les États-Unis, la
France et le Royaume Uni, qui l’accusent d’avoir utilisé des armes chimiques,
l’entrée en jeu de la Russie éloigne progressivement les perspectives de se
débarrasser de Bachar el-Assad.
La
violence et la durée du conflit auront déplacé la moitié de la population
syrienne, dont un quart a fui le pays. Sur ces plus de 5 millions de
réfugiés, plus de 3 millions sont
en Turquie
[21], pays voisin et ancien allié dont elle a dénoncé les violences faites au
peuple. Ce qui fait de la Turquie le premier pays d’accueil de réfugiés au
monde.
Cet
accueil s’est fait dans de bonnes conditions dans les centres urbains, avec
moins de 10% de réfugiés dans des camps.
Après la
bataille
Mais
la défaite de l’État Islamique et le retrait partiel des troupes américaines
n’a pas correspondu à un apaisement de la région.
Loin
s’en faut.
Le
long de sa frontière, l’armée turque avait occupé tout une zone de sécurité en
territoire syrien, à la fois pour soutenir les rebelles, dans l’Ouest et
contrecarrer les kurdes dans l’Est.
Car
le contrôle par les kurdes (YPG) du Nord-Est syrien est donc vu comme une
menace par Ankara en raison des relations entre YPG et la mouvance séparatiste,
terroriste et marxiste, des kurdes turcs du PKK.
En
octobre 2019, l’armée turque, lance une 3ème opération contre les
milices kurdes, en se faisant appuyer par l’armée nationale syrienne, essentiellement
composée de rebelles armés et financés par Ankara. Cette opération, appelée « Source de
paix »
[22] est destinée à reprendre aux kurdes les territoires que ceux-ci avaient
repris à Daesh, dont ils détiennent encore des milliers de prisonniers.
Abandonnés
par les américains, les kurdes parviennent sont parvenus à un accord avec
Damas
[23] qui déploie alors ses troupes pour conforter leurs positions, tandis que
des centaines de prisonniers djihadistes parviennent à s’enfuir.
Avec
les accords de
Sotchi
[24] les Russes permettent aux turcs d’obtenir la promesse de retrait des
milices kurdes et une surveillance de la zone conjointement avec la Russie en
échange d’un cesser le feu.
La
situation est d’autant plus cocasse que les américains avaient laissé 500
hommes pour garder les puits de pétrole contrôlés par les kurdes, et leurs
convois ont été amenés à patrouiller face
aux blindés russes
[25].
Dans
le Nord Ouest, l’importance du groupe islamiste Hayat Tahrir Al-Sham (HTS)
parmi les rebelles est le prétexte d’une répression sanglante de Damas qui
entraine un drame humanitaire. Sur les 3 millions de personnes coincées dans la
province d’Idlib, la moitié aurait
déjà été déplacée
[26]. Et la Turquie qui redoute une nouvelle vague de réfugiés maintient sa
présence militaire.
Après
des semaines d’escalade de la violence, l’armée turque s’oppose désormais
ouvertement à l’armée syrienne, avec de nombreux militaires déjà tués et pas moins de
3 avions syriens abattus [27]. Ankara assumant l’opération « Bouclier
de printemps » qui cible
ouvertement le régime de Damas [28].
Début
mars 2020, l’escalade restait potentiellement d’autant plus inquiétante que la
Turquie est membre de l’Otan et que l’aviation russe
appuie l’armée syrienne [29], jusqu’à faire craindre le risque d’une collision
frontale avec Moscou
[30].
Mais
après avoir rencontré V. Poutine le 8 mars à Moscou, le président Erdogan a
affirmé n’avoir aucune ambition d’occupation territoriale en Syrie et être favorable à
toute solution
[31] qui permettrait de sécuriser la province d’Idlib et la frontière
turco-syrienne. Et souhaiter des conditions permettant le retour des 3,6
millions de réfugiés syriens présents en Turquie.
Faut-il
y voir une simple étape dans la coopération
économique « entre le Tsar et le Sultan » ? [32]
Ankara
s’est réservé le droit de « nettoyer » la zone à sa manière si les
promesses ne sont pas tenues, craignant que les représailles de l’armée
syrienne contraigne les population à un nouvel exode dans la seule direction
possible : la frontière turque.
Et
c’est pour forcer l’Union européenne à le soutenir dans ce bras de fer avec
Moscou, mais également pour qu’elle n’entrave pas ses prétentions sur le gaz de
Chypre, qu’Erdogan rappelle son rôle incontournable en repoussant aujourd’hui ses
réfugiés vers la Grèce.
L’ombre chinoise
Seul
l’avenir est en mesure d’éclairer la solidité des liens qui semblent unir les
différents intérêts en jeu.
Ironie
de l’histoire, les sanctions américaines contre l’Iran sont parvenues à imposer
à Total d’abandonner ses droits d’exploitation du fabuleux gisement iranien de
South Pars et c’est la Chine qui en a
repris les droits d’exploitation [33].
En
tout état de cause, l’inauguration du gazoduc géant « Power of
Siberia »
[34] vient de constituer une étape essentielle du rapprochement entre la Russie
et la Chine au moment où leurs relations avec l’Occident se dégradent. Il
promet à Moscou un formidable débouché qui le met désormais à l’abri de tout chantage
occidental concernant ses ventes de gaz.
Malheur à qui en
dépendra.
Épilogue
Hasard
du calendrier, la France ferme à Fessenheim une centrale nucléaire jugée sûre
par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) au moment même où elle construit une
centrale à gaz à Landivisiau. On ignore encore les retombées électorales de ce
choix, mais on peut deviner les implications d’une telle politique sur la
souveraineté de la France, ainsi que sur son engagement dans les conflits déjà
programmés en méditerranée orientale.
1 https://www.geostrategia.fr/la-chine-puissance-incontournable-au-moyen-orient/
2 https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/22/routes-de-la-soie-l-occident-incapable-de-trouver-une-strategie-coherente-a-la-mesure-du-defi-que-jette-la-chine_5439784_3232.html
3 https://www.mondialisation.ca/une-geopolitique-europeenne-des-gazoducs-toujours-plus-complexe/5634206
4 https://orientxxi.info/magazine/les-projets-americains-d-une-otan-arabe,2644
5 https://parstoday.com/fr/news/middle_east-i69252-la_chine_et_la_russie_r%C3%A9giront_contre_l%E2%80%99otan_arabe
6 https://www.lefigaro.fr/international/turkstream-un-gazoduc-pour-contourner-les-sanctions-de-l-ue-20200108
7 https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/12/21/nord-stream-2-trump-signe-la-loi-imposant-des-sanctions-contre-le-gazoduc-qui-doit-relier-la-russie-et-l-allemagne_6023691_3234.html
8 https://www.gazprom-germania.de/en/business-areas/natural-gas-trading.html
9 https://www.cleanenergywire.org/dossiers/role-gas-germanys-energy-transition
10 https://www.lemonde.fr/international/article/2020/01/03/eastmed-le-projet-de-gazoduc-destine-a-contrer-la-turquie_6024684_3210.html
11 https://www.lepoint.fr/afrique/armes-francaises-en-libye-ce-soutien-que-paris-ne-peut-plus-cacher-12-07-2019-2324181_3826.php
12 https://www.liberation.fr/planete/2020/02/18/au-large-de-chypre-les-forages-creusent-encore-la-division-de-l-ile_1778803
13 http://www.opex360.com/2020/01/20/la-republique-de-chypre-accuse-la-turquie-detre-un-etat-pirate-en-mediterranee-orientale/
14 https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2019/04/17/le-secteur-des-hydrocrabures-au-qatar
15 https://www.rt.com/op-ed/syria-russia-war-oil-528/
16 https://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20130517trib000765147/syrie-le-qatar-aurait-depense-3-milliards-de-dollars-pour-armer-les-rebelles.html
17 https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne
18 https://www.lefigaro.fr/international/2014/10/07/01003-20141007ARTFIG00055-les-djihadistes-prennent-le-controle-partiel-de-la-ville-de-kobane-en-syrie.php
19 http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20161020-raids-bombardements-meurtriers-armee-turque-positions-kurdes-syrie
20 https://www.bfmtv.com/international/les-etats-unis-la-france-et-le-royaume-uni-ont-bombarde-des-cibles-du-regime-en-syrie-1418813.html
21 https://www.sciencespo.fr/enjeumondial/fr/odr/les-refugies-syriens-en-turquie.html
22 http://www.leparisien.fr/international/syrie-erdogan-lance-l-offensive-turque-contre-les-forces-kurdes-09-10-2019-8169465.php
23 http://www.leparisien.fr/international/syrie-des-familles-de-membres-de-daesh-echappees-d-un-camp-13-10-2019-8171928.php
24 http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20191022-syrie-accord-erdogan-poutine-kurdes
25 https://www.lepoint.fr/monde/en-syrie-l-improbable-cohabitation-entre-soldats-russes-et-americains-09-03-2020-2366321_24.php
26 https://www.bastamag.net/Syrie-Idlib-Bachar-Al-Assad-offensive-bombardements-Russie-population-civile-Hayat-Tahrir-al-Sham
27 https://www.20minutes.fr/monde/2731539-20200303-syrie-avion-regime-abattu-armee-turque
28 https://www.lefigaro.fr/flash-actu/syrie-la-turquie-lance-une-offensive-contre-le-regime-de-damas-20200301
29 https://www.20minutes.fr/monde/2733187-20200305-syrie-quinze-civils-tues-frappes-russes-nord-ouest-selon-osdh
30 https://www.lefigaro.fr/international/jusqu-ou-peut-aller-le-bras-de-fer-russo-turc-en-syrie-20200301
31 https://www.aa.com.tr/fr/politique/erdogan-nous-nettoierons-la-zone-de-lop%C3%A9ration-bouclier-du-printemps/1758782
32 https://www.lopinion.fr/edition/international/en-syrie-compromis-entre-tsar-sultan-213733
33 https://www.capital.fr/entreprises-marches/iran-le-chinois-cnpc-remplace-total-dans-le-projet-south-pars-1317174
34 https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/16/l-inauguration-du-gazoduc-geant-power-of-siberia-constitue-une-etape-essentielle-du-rapprochement-entre-la-chine-et-la-russie_6022986_3232.html
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