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mercredi 13 novembre 2024

Éoliennes et climat : posons nous au moins la question

 

Éoliennes et climat : posons nous au moins la question

Jean Pierre Riou

L’effet des éoliennes sur les vents

En août 2024, la revue SCIENCE&VIE  attirait l’attention sur les lacunes réglementaires relatives à l’implantation d’éoliennes qui privent les nouveaux parcs d’une part substantielle de l’énergie du vent et citait une étude qui compilait les différentes données sur le sujet.

Conscient de l’ampleur du phénomène, l’énergéticien allemand RWE a mené une étude conjointe avec l’expert en management du risque environnemental DNV afin d’évaluer ses pertes d’exploitation induites par la présence d’autres grands parcs éoliens lors de toute nouvelle implantation d’éoliennes en mer.

Les résultats préliminaires, publiés le 10 mars 2023, font état d’une réduction substantielle du rendement énergétique provoquée par les clusters éoliens à plusieurs dizaines de km et dont l’effet de sillage reste sensible jusqu’à des distances de 200 km et plus.

L’avis du CNRS

En 2014, le CNRS avait publié un avis sur l’impact des éoliennes sur le climat, qui se fondait sur la modélisation des puissances installées et prévues en Europe. Son étude, publiée dans Nature communications , avait modélisé 3 scénarios de développement éolien, et s’appuyait notamment sur des tests en soufflerie.  Elle avait conclu que leurs effets seraient limités sur le climat et variables selon les régions.

Cette étude avait notamment été détaillée dans Économie Matin, qui jugeait  troublant d’y trouver la prévision d’un déficit de précipitations  dans le sud est de la France, (figure d), des canicules estivales dans la péninsule ibérique et au Maroc (figure b),  une douceur hivernale peu commune dans le nord de l’Europe (figure a) ainsi que des hivers plus froids dans le sud est européen.

Dans son avis, le CNRS avait conclu « Dans ce contexte, il est nécessaire de produire de nouvelles études utilisant d’autres modèles et différents scénarios de développement de production d’énergie éolienne pour déterminer précisément quelles seront les conséquences d’un déploiement encore plus massif de l’éolien à l’horizon 2050. Une question essentielle sera d’évaluer les effets d’un doublement voire d’un triplement des puissances étudiées ici, s’agissant de l’ordre de grandeur envisageable dans les quarante prochaines années ».

Cette étude considérait notamment que « toute la structure de la couche limite planétaire est affectée par la turbulence de sillage des turbines » (In fact, the whole structure of the planetary boundary layer is affected by turbine wake turbulence,) et  faisait état d'un réchauffement net de 0,7° par décennie dans les zones fortement couvertes d'éoliennes.

L’étude RWE-DNV évoquée plus haut montre que les effets des éoliennes modernes peuvent se propager bien plus loin qu’on ne l’imaginait alors. Le scénario de référence de l’institut Fraunhofer reproduit ci-dessous montre qu’il en va de même pour l’ampleur du développement envisagé.



 

L’augmentation de la taille des machines, de leur surface balayée et des objectifs de développement visés par l’Europe, semblent devoir exiger, en préalable, que cette nouvelle étude, réclamée par le CNRS voilà 10 ans, soit enfin menée.

mercredi 4 septembre 2024

EnR et CO₂ évité : entre mythe et réalité

 

EnR et CO₂ évité : entre mythe et réalité

EnR et CO₂ évité : entre mythe et réalité

Un secret de Polichinelle : Le suivi de charge imposé aux centrales thermiques par les énergies renouvelables intermittentes (EnRi) augmente leurs facteurs d’émission.

Une réalité qu’aucun énergéticien n’ignore, mais dont personne ne parle. Son ampleur interroge sur la réalité même des émissions réputées évitées par les EnRi françaises.

Rappel

L’efficacité énergétique, ou rendement, d’une centrale thermique s’évalue par le rapport entre l’énergie électrique produite et l’énergie du combustible consommé, généralement exprimée en PCI, ou pouvoir calorique inférieur. Ce rendement peut notamment être amélioré par l’augmentation des températures et des pressions, et le recours aux cycles combinés [1]. Une centrale à charbon offre généralement un rendement compris entre 35% et 45%.

Avec ses 605 MW de cycle combiné à gaz, la centrale de Bouchain est inscrite au Guiness Book des records avec un rendement de 62,2% [2]. Au-delà de 62% de rendement, ses émissions sont chiffrées à moins de 330gCO₂/kWh, selon un calcul cité ci-après.

L’effet yo-yo

Selon EDF [3]: « Flexible et réactive, une centrale à cycle combiné a un rendement supérieur à celui des centrales thermiques classiques. Capable de monter à pleine puissance en moins d’une heure, elle répond aux fortes variations de consommation, notamment pendant les jours de grand froid. »

Le facteur de charge d’une centrale thermique correspond en effet au rapport entre l’énergie électrique réellement produite et l’énergie qu’elle aurait produit à sa puissance nominale pendant la même période. La variation de ce facteur de charge est permise par celle des températures et des pressions, mais cette perte d’efficacité modifie les facteurs d’émission, notamment celle du CO et des NOx [4] qui augmentent en valeur absolue en dessous de 50% de facteur de charge, comme l’illustre, pour le CO, l’illustration de General Electric ci-dessous [5].

Effet sur le CO2

Jean Snoeck [6], Senior expert en thermodynamique est consultant chez XRGY Consulting, après 30 ans de carrière au sein du groupe Engie. Il a modélisé le fonctionnement de différentes centrales thermiques à partir de la composition spécifique de chaque combustible et du rendement du processus de chaque centrale. Jean Snoeck a présenté ses calculs le 21 mars 2019 lors d’une conférence donnée à Louvain-la-Neuve [7].

Pour la centrale de Bouchain, qu’il avait retenue pour le gaz, les émissions de chaque % de rendement sont calculées avec précision et regroupées dans un tableau [8]. Elles varient notamment entre 326,0 g de CO₂ pour un rendement (net generation efficiency) de 62%, et 2020,9 g de CO₂ pour un rendement de 10%. Les bilans de chaque centrale retenue sont regroupés dans l’infographie ci-dessous.

 

Il apparaît ainsi qu’à 10% de rendement, chaque kWh produit émet 6 fois plus de CO₂ qu’à puissance nominale.

... Lire la suite dans https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/enr-et-co%e2%82%82-evite-entre-mythe-et-realite/

 

mercredi 24 mai 2023

Eoliennes et climat : un remède pire que le mal

 

Éoliennes et climat : un remède pire que le mal

Jean Pierre Riou 

Publié dans Économie Matin 

https://www.economiematin.fr/eoliennes-et-climat-un-remede-pire-que-le-mal

 

« Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ».

 

Le fameux effet papillon, ainsi exprimé par K. Lorenz, [1] ne devrait pas manquer d’interpeller tout observateur du climat sur les conséquences de la turbulence de sillage des quelques 900 GW éoliens

 qui affecterait aujourd’hui « toute la structure de la couche limite planétaire »[2]. Et dont il reste à démontrer que les effets bénéfiques sur le climat seraient supérieurs au réchauffement qui leur est aujourd’hui imputé.

 

Un sujet polémique qui détourne la controverse

De nombreuses études ont évoqué l’impact négatif des éoliennes sur le climat. Récemment, un article allemand [3] montrait la corrélation entre l’assèchement des sols et l’emplacement des 30 000 éoliennes d’Outre-Rhin.

Cet article s’appuyait notamment sur l’étude de Gang Wang & al publiée en janvier 2023 sur ELSEVIER ScienceDirect “Wind farms dry surface soil in temporal and spatial variation”.[4]

Mais sa communication sur les réseaux sociaux relayée par « NoTricksZone » [5] ne fut à l’origine, comme c’est souvent le cas, que de considérations sur le caractère sulfureux du site qui la relayait [6] et non sur le fond de son contenu. Climato négationniste, conspirationniste, pro-nucléaire, d’extrême droite.

La messe était dite.

Pourtant, en 2012, déjà, la NASA avait diffusé une étude de Zhou & al [7] qui avait attribué aux éoliennes un réchauffement de 0,72° en 9 ans, selon les observations de ses satellites, sur une région du Texas.

 

Malgré l’abondance de la littérature sur le sujet,  il reste bien difficile à des non spécialistes de se forger, seuls, un avis éclairé dans ce domaine éminemment sensible du développement éolien.

 

L’avis du CNRS

C’est la raison pour laquelle il peut être opportun de revenir sur l’avis scientifique, politiquement correct et rassurant, publiée par le CNRS en 2014 [8], ainsi que sur les sources qui lui avaient alors paru dignes d’attention. En effet, les auteurs de cette étude, publiée sur Nature Communications [2]  appartiennent majoritairement au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, à l’Institut Pierre-Simon Laplace des Sciences et du Climat, au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) ainsi qu’au CNRS.

 

Cette étude portant sur l’impact climatique des éoliennes européennes s’appuie sur des essais en soufflerie et sur la modélisation de l’évolution du climat selon 3 scénarios :

-          Sans éoliennes (CTL),

-          Avec les 101 GW installés en 2012 (CUR)

-           Et un 3ème scénario (SCEN) avec les 220 GW qui étaient prévus en 2020, afin d’en dégager les effets prévisibles au niveau de notre continent.

 

L’étude illustre notamment la différence entre les résultats de la modélisation du scénario de contrôle (CTL sans éolienne), avec le scénario SCEN (220 GW). Avec la moyenne hivernale, dans la colonne de gauche, et estivale, à droite, pour les températures (ci-dessous).

 



Mais aussi pour les précipitations journalières en mm, (c et d) et la pression atmosphérique au niveau de la mer (e et f) ci-dessous.

 


L’étude se veut rassurante et conclut à des effets certains mais « limités » avec un réchauffement maximum de 0,3° dans certaines régions à échéance 2020. Soit des valeurs « très faibles par rapport à la variabilité naturelle du climat ». Elle compare les conclusions de ses simulations à celles d’autres études qui avaient relevé un réchauffement de 0,7° par décennie dans les zones fortement implantées d’éoliennes, (études 9 10 11) et une réduction des précipitations dépassant 10% (12) .

 

Pour rassurante qu’elle soit, cette étude du CNRS relève cependant que « l'effet atmosphérique le plus direct des éoliennes est une traînée supplémentaire et la génération de turbulence de sillage. » Et qu’en fait « toute la structure de la couche limite planétaire est affectée par la turbulence de sillage des turbines ». Et signale une extraction de la ressource potentielle du vent de l’ordre de 1W/m2 (étude 13 14).

Elle  mentionne également dans les résultats de ses simulations que « Les précipitations hivernales ont une structure plus inégale, mais une réduction significative a été constatée sur l'Europe occidentale atteignant 0,15 mm par jour, soit ~ 5 % des précipitations moyennes. La pression au niveau de la mer subit une variation maximale de 0,5 hPa, reflétant une augmentation du temps anticyclonique à travers l'Europe en hiver. (…) Elle induit de légers changements de circulation moyenne, avec des flux plus au sud sur la partie ouest du domaine et des flux au nord sur la partie est, modifiant ainsi l'advection de chaleur et d'humidité ». Mais relativise en continuant « Les réponses hivernales de la température et des précipitations restent cependant faibles par rapport à leur variabilité interannuelle respective, atteignant ~10% pour la température et 20% pour les précipitations dans certaines zones ».

 

Pour autant, il est troublant de constater la similitude globale entre les modélisations de ces « changements de circulation moyenne »,  « modifiant ainsi l'advection de chaleur et d'humidité » et les récents épisodes locaux de sécheresse, de canicule ou de douceur hivernale dans les régions précisément anticipées sur les illustrations reproduites ci-dessus.

Notamment un déficit de précipitations  dans le sud est de la France, [15] (figure d), des canicules estivales dans la péninsule ibérique et le Maroc [16] (figure b),  ainsi qu’une douceur hivernale peu commune dans le nord de l’Europe, [17] (figure a) tandis que l’est européen bat des records de froid.

Le propos n’étant pas d’en imputer quelque responsabilité que ce soit aux éoliennes, sans autre rigueur scientifique.

D’autres études concluent que les parcs éoliens réduisent la puissance du vent, notamment « ont le potentiel de modifier substantiellement la dynamique atmosphérique et de conduire à des réductions locales de la vitesse moyenne du vent s'étendant jusqu'à plus de 40 km sous le vent du parc» (étude 18) ou observent l’impact des éoliennes sur la croissance de la végétation. (étude 19)

 

Un remède pire que le mal

Mais, aussi faibles que soient les effets des éoliennes sur le réchauffement et la sécheresse, la raison impose de les comparer avec les bénéfices de leur réduction des émissions fossiles.

 

Une étude de 2018 de l’Université d’Harvard [20] s’est chargée de modéliser les variations journalières et saisonnières des températures liées aux éoliennes sur l’ensemble des États-Unis. Cette modélisation s’appuie notamment sur la quantité d’énergie extraite par les éoliennes, leurs effets sur le brassage entre les masses d’air de différentes altitudes ainsi que sur le gradient vertical du vent, c'est-à-dire ses différentes vitesses selon la hauteur.

La valeur obtenue par simulation, d’un réchauffement de 0.24°, correspond aux valeurs observées. L’étude considère que cet « effet de réchauffement est :

-          faible par rapport aux projections du réchauffement du 21e siècle,

-          approximativement équivalent à la réduction obtenue en décarbonant toute la production mondiale d'électricité,

-          et important par rapport à la réduction du réchauffement obtenue en décarbonant l'électricité américaine avec l’éolien ». 

 

L’étude n’ignore rien, en fin de publication [21], des nombreux paramètres qui n’ont pas été traités par ses seuls effets des températures au niveau du sol, comme du fait qu’il s’agit d’un réchauffement instantané qui disparaîtrait avec la suppression des machines, contrairement à l’accumulation du CO2 évité ou de l’éventuel refroidissement de l’Arctique que montrent la plupart des modélisations des effets des éoliennes.

 

Mais à l’inverse, il convient de mentionner qu’un fossé semble séparer les émissions théoriquement évitées par les productions des éoliennes de celles qui le sont réellement [22], en raison de la dégradation des facteurs d’émission des centrales thermiques chargées de compenser leur intermittence, liée à leurs régimes partiels et à-coups de fonctionnement.

La sénatrice Loisier s’est inquiétée de cette différence entre théorie et pratique, liée à la dégradation des facteurs d’émission des centrales thermiques chargées du suivi de charge de leur intermittence, qu’aucun organisme ne semble en charge d’évaluer. [23]

 

Pour conclure

Eu égard à l’évolution spatiale des sécheresses actuelles et aux événements climatiques soudains,

laissons les auteurs de notre étude du CNRS conclure eux-mêmes en reprenant la fin de leur communiqué de 2014 : « Dans ce contexte, il est nécessaire de produire de nouvelles études utilisant d’autres modèles et différents scénarios de développement de production d’énergie éolienne pour déterminer précisément quelles seront les conséquences d’un déploiement encore plus massif de l’éolien à l’horizon 2050. Une question essentielle sera d’évaluer les effets d’un doublement voire d’un triplement des puissances étudiées ici, s’agissant de l’ordre de grandeur envisageable dans les quarante prochaines années. »

 

Ces études devront être comparées avec celles des effets climatiques bénéfiques réels du développement éolien sur le climat, selon chaque contexte local. A long terme car les éoliennes peuvent éviter l’accumulation de CO2, mais aussi à court terme, car les effets de l’évolution des précipitations revêtent déjà un caractère d’urgence, à l’instar de ceux des températures.

 

1 https://en.wikipedia.org/wiki/Wind_power_by_country

2 https://www.nature.com/articles/ncomms4196

3 https://sciencefiles.org/2023/05/01/klimawandel-windparks-verursachen-trockenheit-und-duerre-die-belege-werden-immer-zahlreicher-neue-studie/

4 https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2215016123000055

5 https://notrickszone.com/2023/05/07/manmade-studies-suggest-that-wind-parks-cause-climate-change-even-regional-drought/

6 https://twitter.com/rioujeanpierre/status/1657324631123013634

7 https://climate.nasa.gov/news/728/texas-wind-farm-affects-land-temperature/

8 https://www.insu.cnrs.fr/fr/les-eoliennes-modifient-elles-le-climat-europeen

9 https://www.nature.com/articles/nclimate1505

10 https://link.springer.com/article/10.1007/s00382-012-1485-y

11 https://journals.ametsoc.org/view/journals/bams/94/5/bams-d-11-00240.1.xml 

12 https://acp.copernicus.org/articles/10/2053/2010/

13 https://acp.copernicus.org/articles/10/769/2010/

14 https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/8/1/015021

15 https://emi.imageau.eu/

16 https://actualite.lachainemeteo.com/actualite-meteo/2023-04-27/temperatures-caniculaires-l-espagne-et-le-maroc-en-surchauffe-des-records-de-chaleur-pulverises-66691

17 https://www.bfmtv.com/meteo/montagnes-vertes-arbres-en-fleur-les-consequences-en-images-de-la-grande-douceur-hivernale-en-europe_AN-202301050377.html

18 https://www.nature.com/articles/s41598-021-91283-3

19 https://www.mdpi.com/2072-4292/9/4/332

20 https://keith.seas.harvard.edu/publications/climatic-impacts-wind-power

21 https://keith.seas.harvard.edu/sites/hwpi.harvard.edu/files/tkg/files/climatic_impacts_of_wind_power.pdf?m=1538752648

22 https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/enr-et-co2-evite-entre-theorie-et-pratique-premiere-partie/

23 https://www.senat.fr/questions/base/2023/qSEQ230506667.html

dimanche 12 juin 2022

Le contentieux climatique

 

Le contentieux climatique devant le juge administratif 

Le CO2, et après ?

 Jean Pierre Riou

La jurisprudence Urgenda est à l’origine d’innombrables condamnations de l’insuffisance des politiques à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

S’il est logique de s’attaquer ainsi à la source du problème, l’impossibilité de ces politiques à en supprimer les conséquences pose la question de l’insuffisance des mesures destinées à y faire face.

 

La jurisprudence Urgenda

Le 12 novembre 2012, la fondation Urgenda ouvrait la voie à la jurisprudence climatique [1] en demandant à l’État  néerlandais de s’engager à réduire de 40 % les émissions de CO2 d’ici à 2020 par rapport à 1990. Et, jugeant insuffisante sa réponse, décidait de « saisir le tribunal de première instance de La Haye le 24 juin 2015 [1] en invoquant plusieurs principes de droit international, dont le droit international du climat, qui font peser sur l’État une obligation de diligence due. »

C’est ainsi que le 20 décembre 2019, la Cour Suprême néerlandaise clôturait ce premier contentieux climatique en rejetant le pourvoi en cassation, et condamnait définitivement l’État, créant ainsi la « jurisprudence Urgenda » qui consacrait, pour la première fois, l’obligation d’un État à respecter les objectifs mondiaux en matière climatique, notamment en raison de son lien avec la Convention européenne des droits de l’homme.

Le 29 avril 2021, à  la suite d’une action d’associations écologistes, la plus haute juridiction allemande enjoignait le Gouvernement à revoir à la hausse ses ambitions climatiques avant fin 2022,[2] notamment pour n’avoir pas prévu "d'exigences suffisantes pour la réduction ultérieure des émissions à partir de l'année 2031".

Tandis que le Tribunal civil de Bruxelles condamnait également la Belgique le 17 juin 2021 dans le « Procès climat » qui oppose à l’association l’ASBL Klimaatzaak à l’État belge, permettant en toute logique à la presse de titrer « La Belgique viole les droits humains »[3] pour les raisons déjà admises par la jurisprudence Urgenda.

Les plaidoiries en appel [4] sont fixées à l’automne 2023.

 

Selon le rapport de l’ONU de janvier 2021[5], pas moins de 1550 recours ont été déposés dans le monde en 2020 dans ce cadre du contentieux climatique.

 

La condamnation française

Ce n’est que dans ce contexte qu’on peut appréhender les circonstances de la condamnation de l’État français pour inaction climatique.

A la suite d’un recours de la commune de la Grande-Synthe et diverses associations, le 19 novembre 2020, le Conseil d’État enjoignait le Gouvernement [6] de justifier sous 3 mois que ses engagements de l’Accord de Paris pour 2030 pourront être respectés, malgré une trajectoire encore insuffisante.

Ce jugement d’une politique climatique par la plus haute juridiction représentait une première en France.

Par un jugement du 14 octobre 2021 [7], le Tribunal Administratif de Paris a, pour la première fois, enjoint l’État à réparer les conséquences du dépassement de 62 millions de tonnes d’équivalent CO2 (CO2eq) du premier budget carbone (2015-2018).

Le Tribunal relève une réduction « substantielle » en 2020, constatant cependant « que le préjudice perdure à hauteur de 15 Mt CO2eq ». En effet, le CITEPA, centre technique de référence retenu pour l’évaluation des émissions de chaque gaz à effet de serre (Ges) françaises et leur équivalent CO2 (CO2eq), avait alors évalué celles-ci à 395,717 MtCO2 en 2020 [8], hors UTCATF, c'est-à-dire émissions négatives liées à « l’utilisation des terres et changement d’affectation des terres et forêts »[9].

Soit un bilan annuel inférieur de78,5 MtCO2eq à celui de 2019, illustré par le graphique ci-dessous.

 

Source CITEPA

Par la suite, le CITEPA a chiffré définitivement ces émissions de 2020 à 383 MtCO2eq.

Pour comparaison, les émissions allemandes, reparties à la hausse de quasiment 5% en 2021, sont de 762 MtCO2 [10], tandis que la reprise économique portait celles de la France à 407 MtCO2 cette même année.

Bilan et prospectives mondiales

Parallèlement, les émissions mondiales n’ont cessé d’augmenter, essentiellement à cause de la Chine et de l’Inde, tandis que charbon, pétrole et gaz continuent de représenter l’essentiel de la consommation croissante d’énergie dans le monde, comme le rappelle l’illustration ci-dessous.


(Source Ministère de la Transition écologique 2021)

Et les effets du réchauffement global sont déjà mis en cause lors d’épisodes de sècheresse, d’incendies ou de récoltes catastrophiques.

Tandis que les rapports successifs du GIEC [11] précisent l’un après l’autre l’aggravation imminente de cette situation.

La nécessaire résilience

Si la Sibérie semble en passe de devenir la plus fertile des terres d’accueil [12], certaines régions devront lutter contre la désertification, d’autres se protéger de la montée des eaux.

 

Et quels que soient les efforts destinés à contenir le réchauffement global, quantité d’États auront ainsi à gérer les conséquences de l’évolution du climat, tant sur le niveau de ses températures que pour ses conséquences sur l’eau. Une montée du niveau des mers n’ayant rien à envier à la pénurie d’eau, aux famines, désertification et incendies qui lui sont liés.

Quand la mer monte

Avec plus de 20 000km de digues, les Pays-Bas, dont 26% du territoire se trouveraient déjà sous le niveau de la mer [13], luttent depuis des siècles contre la submersion et se préparent à la montée des eaux. Cohabitant même avec elle grâce notamment à une centaine de maisons flottantes [13] aménagées dans l’est d’Amsterdam. 

L’accès à l’eau

Depuis des années, des pays comme la Jordanie sont confrontés aux difficultés de la gestion de la rareté de l’eau [14]. Confronté à la sècheresse, le Chili vient, « pour la première fois de son histoire » de mettre en place un plan de rationnement de l’eau [15].

La France concernée

Le ministère de la Transition écologique a publié une intéressante « Origine et gestion de la sècheresse »[16] qui prend acte en ces termes de l’aggravation attendue des sècheresses : « A cause de la hausse des températures, l’évaporation augmentera, renforçant l’intensité et la durée des sécheresses ».

Et recense notamment l’éventail des mesures préfectorales de restriction d’eau, qui vont de la situation de vigilance à celle de crise. Ces mesures prévoient des réductions progressives d’activité à l’industrie et vont jusqu’à l’interdiction totale d’irrigation à l’agriculture.

Déjà, des villages doivent être alimentés en eau par camions citernes [17]et des mesures de restriction et de coupures sont envisagées, tandis que les « bassines » agricoles sont devenues le symbole à détruire [18] d’une écologie qui lutte contre toute industrialisation, lui préférant un retour aux techniques ancestrales. Une écologie d’où l’Homme semble devoir s’effacer pour libérer la planète de son empreinte, pourtant inséparable de sa seule existence.

La sobriété en question

Lors de toute pénurie, la sobriété doit être privilégiée, chaque technologie destinée à sa remédiation portant en elle des impacts néfastes sur la biodiversité. Notamment le dessalement de l’eau de mer, largement employé dans le monde entier, qui rejette chaque jour 141 millions de tonnes d’une saumure qui menace la biodiversité marine.

La carte ci-dessous est extraite de l’étude de 2018 de E. Jones & al : The state of desalination and brine production: A global outlook [19] en illustre la répartition mondiale.

 

 Et décrit également l’affectation de l’eau ainsi traitée, notamment le peu d’impact de l’agriculture, représentée par les rares points verts (1,8% de la totalité).

En l’occurrence, faire en sorte de disposer d’assez d’eau pour irriguer des cultures destinées à nourrir la population ou prévenir et éteindre des incendies de grande ampleur est un devoir dès lors que son acheminement ne porte pas préjudice à la biodiversité. Et le préjudice éventuel devrait être quantifié et jugé à l’aune de nos conditions de survie.

En toute logique, les techniques de dessalement de l’eau de mer font l’objet de progrès réguliers [20], y compris dans la revalorisation des saumures [21].

 

De la responsabilité des États

Le techno-solutionnisme [22] tente parfois naïvement d’occulter la gravité de l’impact de l’activité humaine sur sa propre survie. Car c’est bien là qu’est le problème, car l’écologie, qui est la science du rapport des vivants avec leur milieu, ne porte pas en elle le caractère sacré de ce milieu, tandis que la perpétuation des espèces transcende chacune d’elles.

Autrement dit, l’Humanité est confrontée à une perpétuelle menace, mais ce n’est qu’en tant que condition première à toute vie sur terre que la biodiversité qui lui est nécessaire revêt un caractère sacré.

 

Et les États, désormais pressés par les juges de réduire leurs émissions, ne sauront s’affranchir de leur responsabilité concernant les actions destinées à assumer les conséquences de leur échec annoncé.

C'est-à-dire que les différents objectifs de réduction d’émissions, de sobriétés diverses ou de réduction de population, pour nécessaires qu’ils soient, ne semblent pas permettre l’impasse sur les mesures destinées à prolonger des conditions viables, garanties aux citoyens par les mêmes droits que ceux dont la violation est à l’origine de la jurisprudence Urgenda.

 

1 https://www.dalloz-actualite.fr/flash/suite-et-fin-de-l-affaire-urgenda-une-victoire-pour-climat#.YqX1B-zP3IV

2 https://allemagne-energies.com/tag/objectifs-de-reduction-des-emissions-pour-la-periode-posterieure-a-2030/

3 https://www.rtbf.be/article/proces-climat-la-belgique-viole-les-droits-humains-selon-le-tribunal-de-premiere-instance-de-bruxelles-10785562

4 https://www.rtbf.be/article/proces-climat-les-plaidoiries-en-appel-fixees-a-l-automne-2023-10970004

5 https://www.unep.org/resources/report/global-climate-litigation-report-2020-status-review

6 https://www.conseil-etat.fr/actualites/emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-le-gouvernement-doit-justifier-sous-3-mois-que-la-trajectoire-de-reduction-a-horizon-2030-pourra-etre-respectee

7 http://paris.tribunal-administratif.fr/Actualites-du-Tribunal/Espace-presse/L-Affaire-du-Siecle-l-Etat-devra-reparer-le-prejudice-ecologique-dont-il-est-responsable

8 https://www.citepa.org/fr/2021-co2e/

9 https://www.citepa.org/wp-content/uploads/2.7-UTCATF_2020.pdf

10 https://www.reuters.com/world/europe/exclusive-germanys-greenhouse-gas-emissions-rose-2021-environment-agency-2022-03-14/

11 https://www.ipcc.ch/languages-2/francais/

12 https://www.huffingtonpost.fr/entry/avec-le-rechauffement-climatique-la-siberie-pourrait-devenir-une-terre-daccueil_fr_5d08fbcde4b06ad4d256643e

13 https://photo.geo.fr/pays-bas-face-a-la-montee-des-eaux-les-hollandais-se-preparent-32984#chateau-d-eau-571134

14 https://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2009-4-page-71.htm

15 https://usbeketrica.com/fr/article/face-a-la-secheresse-le-chili-annonce-un-plan-de-rationnement-de-l-eau

16 https://www.ecologie.gouv.fr/secheresse

17 https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/var/draguignan/victime-de-la-secheresse-seillans-dans-le-var-ravitaille-par-camions-citernes-2546724.html

18 https://vert.eco/articles/dans-les-deux-sevres-les-mega-bassines-deviennent-le-symbole-a-detruire-de-lagriculture-industrielle

19 https://idadesal.org/wp-content/uploads/2019/04/The-state-of-desalination-2019.pdf

20 https://ecotoxicologie.fr/impacts-dessalement-eau-mer

21 https://www.clubic.com/mag/environnement-ecologie/actualite-5983-sr-valoriser-la-saumure-pour-une-desalinisation-ecolo-.html

22 https://7about.fr/le-techno-solutionnisme/