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vendredi 5 juin 2026

Lettre ouverte aux parlementaires sur la nécessaire réforme du marché de l’électricité

 

Lettre ouverte aux parlementaires sur la nécessaire réforme du marché de l’électricité

Jean Pierre Riou 

Madame la Sénatrice, Madame la Députée, 

Monsieur le Sénateur, Monsieur le Député,

Je me permets de porter à votre connaissance la présente analyse en vous priant de bien vouloir vous emparer de son questionnement sur la nécessité essentielle de la souveraineté énergétique de la France. En effet, le marché de l’électricité européen entraîne aujourd’hui pour principal effet le reporte sur l’ensemble des États membres du coût de l’erreur stratégique de l’Allemagne, d’avoir décidé unilatéralement de remplacer son parc nucléaire par des énergies intermittentes, sans concertation avec ses voisins quant aux risques induits pour la stabilité du réseau européen.

Or le principe de subsidiarité, invoqué pour justifier cette réforme, relève d’une lecture abusive du Traité de Lisbonne. Et ce marché, qui a désormais échoué dans tous les objectifs qu’il s’était assignés, prive aujourd’hui la France de la juste rémunération des indispensables services rendus à l’UE par son parc nucléaire et encourage les intérêts privés à cannibaliser le marché français en l’inondant de surplus intermittents.

Il est en votre pouvoir de légitimer une réforme en profondeur de ce marché pour renouer avec les conditions qui avaient fait le succès de l’« EDF d’avant ». Lequel se révèle aujourd’hui en avance d’un temps, ainsi que l’avait prophétisé en 2007 Marcel Boiteux en conclusion de son analyse

 « Les ambiguités de la concurrence : Electricité de France et la libéralisation du marché de l’électricité ».

Par delà ce pouvoir de légitimation forte des efforts actuels en ce sens du Gouvernement, la publication de votre avis motivé sur la question serait essentielle pour éclairer le débat présidentiel qui vient de s’ouvrir.

Les développements du présent article sont destinés à justifier les termes de la conclusion « Le Parlement au secours d’EDF »

 

EDF 1946-1996 : un demi-siècle de référence mondiale

Du fait de sa nationalisation en 1946, et jusqu’en 1996, EDF a bénéficié du quasi monopole de l’électricité française en assurant 95% de sa production, de son transport et sa distribution par un réseau électrique que l’entreprise gérait elle même. Elle n’était concurrencée que par les Charbonnages de France (CDF), la compagnie Nationale du Rhône (CNR) et quelques entreprises locales de distribution (ELD) qui représentaient à elles trois environ 5% du total, ainsi que le détaille le site de référence L’ELEMENTARIUM avec notamment 457,8 TWh produits par EDF sur les 488,9 TWh produits durant l’année 1996.

La notion de préséance économique ou merit order, selon laquelle étaient appelés les moyens de production pour répondre en temps réel aux besoins de la consommation, était alors destinée à réduire les couts du kWh pour le consommateur, EDF étant libre de réguler cette production, mais aussi son transport jusqu’au client final dont il gérait les contrats de fourniture.

Ce modèle, envié par le monde entier, lui à permis de financer la construction de son parc nucléaire (92% du coût total) grâce à la seule vente de sa production, pourtant parmi les moins chères d’Europe en étant déjà le plus gros exportateur mondial d’électricité. Sa forte composante nucléaire et hydraulique assurant au pays un taux d’indépendance énergétique bien supérieur à celui de la moyenne européenne et l’un des kWh les moins carbonés.

1996 son remplacement par l’économie de marché

« Considérant que l'établissement du marché intérieur de l'électricité s'avère particulièrement important pour rationaliser la production, le transport et la distribution de l'électricité tout en renforçant la sécurité d'approvisionnement et la compétitivité de l'économie européenne et en respectant la protection de l'environnement »(4), la Directive 96/92/CE du 19 décembre 1996 a imposé la libéralisation du marché de l’électricité et son ouverture aux investissements privés.

Visant à aboutir « à des résultats économiques équivalents dans les États membres »(12), la Directive demande dans son article 7 à ces États membres ou « aux entreprises propriétaires de réseaux de transport de désigner, pour une durée à déterminer par les États membres (…) un gestionnaire du réseau qui sera responsable de l'exploitation, de l'entretien et, le cas échéant, du développement du réseau de transport dans une zone donnée, ainsi que de ses interconnexions avec d'autres réseaux, pour garantir la sécurité d'approvisionnement. » Avec une demande identique pour les réseaux de distribution. Cette séparation des infrastructures, nécessaire à celle des différents métiers : de production, de transport, de distribution et de fourniture, permettait notamment à de nouveaux acteurs de spéculer sur le commerce de l’électricité sans devoir en produire eux même, ni se préoccuper des impacts induits sur le réseau par leur commerce ou leur éventuelle production. L’objectif était pourtant de  faire bénéficier le consommateur des heureux effets de cette concurrence.

La fin de l’intérêt général

Mais le merit order, dont le seul critère est le cout de production, fait désormais disparaître l’intérêt du consommateur de la régulation par le marché dans la mesure où le vent et le soleil sont gratuits tandis que l’intermittence de leur production entraine des coûts de restructuration du réseau pour la collectivité. Et leurs records aléatoires entraînent mécaniquement un écroulement de la valeur de l’électricité produite, parallèlement à l’enchérissement des moyens nécessaires à leur transport. Avec le triple impact pour le consommateur de devoir subventionner la rémunération de tous les moyens de production que le marché ne peut plus assurer, la restructuration du réseau, et l’entretien des indispensables moyens pilotables destinés à répondre aux périodes sans vent ni soleil.

Mais surtout, les énergies renouvelables (EnR) dont le cout de production est nul auront toujours intérêt à proposer à RTE un programme d’appel maximum, quel que soit le prix du marché dont l’écroulement révèle une offre dont personne ne veut. Le merit order n’ayant pour seul rôle que l’écrêtage prioritaire des moyens les plus chers par RTE, qui dédommage alors leurs exploitants. Parallèlement, les EnR sont rémunérées (par EDF OA) pour s’arrêter lorsque les cours du MWh sont négatifs et dédommagées (par RTE) lorsque leur programme d’appel est écrêté pour raison de saturation du réseau.

C’est ainsi que le marché encourage les investissements dans des EnR dont la demande n’a aucun besoin, tandis que le merit order, qui le régit, ne tient aucun compte de l’amortissement des actifs. Notamment, selon l’analyse de Opera Energies « il n’engage pas les acteurs de l’énergie à chercher des solutions de stockage de l’électricité. En effet, la mise en place de batterie à grande échelle (pour l’instant encore extrêmement difficile) pourrait faire monter les coûts marginaux des énergies renouvelables.»

Les mauvais signaux du marché

L’électricité cumule toutes les exceptions qui doivent l’exclure de la régulation par l’économie de marché. Marcel Boiteux l’avait annoncé, les faits lui ont donné raison. Rien ne justifie l’exception faite à la souveraineté des États, au prétexte désormais démenti que le domaine de l’électricité serait mieux géré au niveau européen qu’au niveau national, dont c’est pourtant la règle garantie par l’article 194 du traité de Lisbonne. Mais en vertu du principe de subsidiarité, c’est ce prétexte qui a autorisé l’UE à s’immiscer dans le domaine pourtant régalien de l’énergie.

C’est pourquoi il semble nécessaire de remettre en cause le fondement même de cette décision qui est supposée « rationaliser la production, le transport et la distribution de l'électricité tout en renforçant la sécurité d'approvisionnement et la compétitivité de l'économie européenne » dans son 4ème considérant.

En effet, le gestionnaire européen du réseau Entsoe a alerté à plusieurs reprises sur la nécessité d’augmenter la stabilité dynamique du réseau en ajoutant notamment de nouvelles capacités conventionnelles pour augmenter sa constante d’inertie, au risque de ne plus être en mesure de gérer la situation face au risque croissant de blackout, et l’inertie des énormes turbo alternateurs du parc nucléaire français désigne le pays pour ce rôle. Conscient de la fragilité induite par les EnR sur le réseau français, RTE a d’ailleurs conclu un accord avec EDF permettant de le contraindre, pour cette raison, à maintenir une production nucléaire suffisante, même en conditions économiques défavorables. L’Entsoe a également alerté sur les mauvais signaux donnés par le marché aux investissements indispensables dans les centrales conventionnelles pour être en mesure d’affronter une période prolongée sans vent ni soleil et réclame « La mise en œuvre de mécanismes de marché à long terme, qui fournissent des signaux de prix efficaces aux investisseurs dans de nouvelles ressources flexibles ».

L’énergéticien allemand Uniper vient en effet d’alerter sur la nécessité de disposer de suffisamment de centrales conventionnelles pilotables pour affronter les dunkelflaute, ou périodes de plus de 10 heures lors desquelles la production éolienne et solaire tombe à moins de 10% de leur puissance installée, après une étude sur 10 ans qui révèle 1435 dunkelflaute de plus de 10 heures, certains durant même plusieurs jours (161 heures de suite en 2023).

C’est ainsi que les signaux de ce marché de l’électricité menacent la stabilité du réseau face au risque croissant de blackout, la sécurité d’approvisionnement par manque de centrales conventionnelles, la rationalité de la production remplacée par la course aux subventions, ainsi que celle du transport et de la distribution dont le réseau est contraint de fonctionner à l’envers pour refouler toujours plus loin, vers des niveaux de tension supérieurs, des records de productions inutiles dont la seule motivation est le gain immédiat permis par ce marché, en lieu et place de l’intérêt général qui présidait à la gestion de l’EDF d’avant.

L’Allemagne et les autres

En 2002, l’Allemagne a décidé unilatéralement de sortir du nucléaire avec l’espoir de le remplacer par des énergies intermittentes, et abandonnait la France en rase campagne dans le projet franco-allemand d’EPR, initialement European pressurized reactor, et alors renommé Evolutionary power reactor. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen vient de reconnaître que c’était une erreur stratégique. Pour autant, ce n’est pas à l’Europe de payer pour les conséquences d’une décision que l’Allemagne a prise toute seule sans concertation sur les effets néfastes pour la sécurité de ses voisins que fait peser ce remplacement de l’énergie nucléaire par des énergies intermittentes. Or, sous couvert d’ouverture du marché, la politique européenne de l’électricité  sape ses propres fondements en poursuivant l’objectif de valoriser ces productions intermittentes par la multiplication des interconnexions pour faciliter la valorisation des MWh intermittents au même cours que les MWh, disponibles à la demande, qui participent au réglage de la tension et de la fréquence  du réseau européen. Bien loin de l’objectif de cette intervention de l’UE dans notre souveraineté qui était donc de « rationaliser la production, le transport et la distribution de l'électricité tout en renforçant la sécurité d'approvisionnement et la compétitivité de l'économie européenne et en respectant la protection de l'environnement ». 

On connaît les conséquences directes de cette politique sur les charges du service public de l’énergie ainsi que sur le TURPE, et leur responsabilité dans l’augmentation du prix du kWh et la perte de la compétitivité européenne.

A l’inverse, on peut s’interroger sur les inconvénients que pourraient recéler des aides d’État trop favorables à EDF dans la mesure où l’entreprise est détenue à 100 % par l’État auquel elle verse de confortables dividendes et que c’est l’État actionnaire qui peut imposer les tarifs du kWh.

C’est pourquoi la France n’a pas vocation à payer indéfiniment les conséquences désastreuses d’une décision unilatérale de l’Allemagne. L’inertie de ses réacteurs nucléaires et leur capacité à gérer la tension du réseau européen doit être rémunérée à sa juste valeur, de même que la flexibilité de son parc de production qui assure la sécurité de l’Europe malgré les aléas de ses productions météo dépendantes. Et ce n’est pas non plus  au consommateur français d’en payer le manque à gagner quand les interconnexions surdimensionnées permettent à ses voisins de cannibaliser notre marché avec leurs surplus d’EnR indésirables.

L’indispensable réforme

L’article 8 du protocole d’application du principe de subsidiarité prévoit que la Cour de justice de l’UE est compétente pour juger le recours d’un État membre ou transmis par celui-ci au nom de son parlement national ou d'une chambre de  celui-ci, sur l’application du principe de subsidiarité. Un tel recours demanderait à la Commission européenne de montrer en quoi la gestion de ce marché au niveau de l’UE le rendrait plus efficace tant pour rémunérer les producteurs que protéger les consommateurs. Car en méconnaissant les spécificités de l’électricité pour la gérer comme un bien comme un autre, l’Union européenne a compromis tous les objectifs qu’elle s’était fixés.

Le Parlement au secours d’EDF

Dès lors, il semblerait utile que l’Assemblée Nationale et/ou le Sénat se saisissent de la question, pour transmettre à la Commission européenne et aux différents États membres, leur avis motivé, éclairé si possible par une saisine de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Cet avis, qui serait utilement soutenu par des membres de l’« Alliance nucléaire » de mars 2026 (Belgique, Bulgarie, Croatie, Tchéquie, Finlande, France, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Slovénie et Suède) légitimerait une revendication française de renationalisation partielle du pilotage de son système électrique dans le cadre d’une profonde réforme du marché qui permettrait de rétribuer à sa juste valeur l’indispensable service rendu à l’UE par le parc historique de production français, et rendrait au pays le contrôle souverain des déversements aléatoires des EnR sur son réseau ainsi que la liberté de fixer les conditions de rémunération de ses nouveaux réacteurs.

Confiant dans votre attachement à la souveraineté de notre pays, je vous prie de croire, 

Madame la Sénatrice, Madame la Députée, Monsieur le Sénateur, Monsieur le Député,  à l’expression de mon profond respect .

Jean Pierre Riou

 

mercredi 20 mai 2026

Nucléaire et renouvelable : sortir du bourbier

 

Nucléaire et renouvelable : sortir du bourbier

Jean Pierre Riou 

 

Également publié dans

https://climatetverite.net/2026/05/20/nucleaire-et-renouvelable-sortir-du-bourbier/ 

La priorité d’appel des énergies renouvelables (EnR) est évoquée à tort parmi les raisons qui fragilisent le système électrique. Le merit order, qui régit la préséance d’appel de leur production, n’en est d’ailleurs pas plus la cause. Le mal est plus profond et se cache dans l’article 194 du traité de Lisbonne, qui encadre la souveraineté des États sur leurs choix de mix énergétique. Contrairement à certains propos fantaisistes, aucune issue n’existe pour sortir d’un marché, dont l’unique loi ne saurait être autre que celle de l’offre et la demande.

Et la seule alternative est l’examen par la Cour de justice européenne de l’interprétation faite par la Commission du principe de subsidiarité, caché dans ce même article 194. Une remise en question de sa pertinence ouvrirait une ère nouvelle : celle que Marcel Boiteux appelait de ses vœux.

Le merit order

La seule priorité d’appel figurant stricto sensu dans le code de l’énergie concerne les énergies renouvelables des territoires d’Outre mer (Article L322-10-1). Aucune ne concerne la métropole, malgré l’obligation faite à EDF (OA) de gérer la production des contrats sous obligation d’achat (TOA).

Les moyens appelés pour répondre à la demande se font dans l’ordre du mérite économique, ou merit order, pour tendre vers kWh le moins cher possible pour le consommateur. En raison de leur coût marginal nul, les EnR sont appelées en 1er ainsi que, en toute logique, l’hydraulique au fil de l’eau, tandis que l’hydraulique de barrage privilégiera la recherche du cours le plus haut puisque son stockage le lui permet. La taxe carbone poursuit l’objectif d’enchérir le coût du thermique qui sera appelé, pour cette raison, après le nucléaire tandis que les moyens de pointe sont les plus onéreux, notamment en raison du peu d’heures de leur fonctionnement. Opera Energies en fait une analyse dont est extraite l’illustration ci-dessous.



L’effacement fait partie de ces moyens de pointe et peut atteindre plusieurs milliers d’euros le MWh, notamment  3512 €/MWh le 4 avril 2022 en dépassant le plafond autorisé du marché spot qui était encore à 3000€/MWh.

Le  peu d’heure de fonctionnement des moyens d’extrême pointe explique qu’en 2017, le diesel dispatchable, alors encore sous le régime d’obligation d’achat, a dépassé les 14 000€/MWh pour quelques 200 MWh produits dans l’année. Les turbines à combustion au fioul, qui assurent actuellement ce rôle, complètent leur très insuffisante rémunération du marché par le mécanisme de capacité, dont le plafond est 60000€ par MW installé et varie en fonction de la tension prévue sur le réseau. Notons que les EnR participent à ce mécanisme et que notamment l’éolien est rémunéré pour sa puissance garantie à hauteur de 17% de sa puissance installée.

 

Coût marginal des EnR

Contrairement au coût fixe qui concerne l’amortissement de l’investissement sur la durée de vie d’un moyen de production, le cout marginal correspond à la valeur supplémentaire nécessaire à sa production. C’est pourquoi éolien et solaire bénéficient d’un coût marginal nul en raison de la gratuité du vent et du soleil. Cependant, malgré la gratuité de l’eau des barrages, leur production est appelée en dernier en raison de la perte économique qu’un appel précoce représenterait pour le producteur, mais aussi, indirectement, pour le consommateur en raison de cette mauvaise gestion des actifs. Ce qui interroge sur le coût marginal des EnR dont le développement implique des surcoûts au système, notamment par la nécessité d’en stocker la production. D’où la question de la pertinence d’en répercuter le prix sur leur coût marginal afin de ne pas léser le consommateur sur qui en sera forcément répercutée la charge, contrairement à la vocation du merit order qui est de faire baisser le prix du kWh. C’est la question que pose Opera Energie au chapitre « Un mécanisme orienté vers la transition énergétique » en constatant que si ce cout marginal nul encourage le développement des EnR, « il n’engage pas les acteurs de l’énergie à chercher des solutions de stockage de l’électricité ».

Fonctionnement et limites du merit order

Chaque producteur transmet la veille à RTE son programme de production sous la forme d’un programme d’appel (PA), résultant de sa disponibilité et de son intérêt économique à produire en fonction du prix spot du lendemain (J-1). Le jour même, RTE ajuste cette production via le mécanisme d’ajustement dans lequel il propose des offres d’ajustement à la hausse comme à la baisse et classe les réponses selon leur préséance économique (merit order) afin de réduire les coûts du système. C’est ainsi que les activations d’offres à la baisse s’opéreront en priorité sur les centrales thermiques.

En cas de contrainte liée au réseau, RTE dispose de l’autorité du redispatching (modification des programmes de chaque côté d’un point de congestion), de l’écrêtage (curtailment) pouvant aller jusqu’à l’arrêt complet d’un moyen de production. Dans tous les cas, les producteurs sont indemnisés par RTE pour ces modifications de leur programme, y compris pour ne pas produire.

Un marché de l’offre sans la demande

La taxe carbone sur les combustibles dissuade les moyens thermiques de proposer des programmes d’appels significatifs quand une faible demande ne permet pas au marché de les rémunérer. A l’inverse, les EnR auront toujours intérêt à produire quel qu’en soit le cours, entraînant mécaniquement des compensations financières d’autant plus importantes qu’on développera leur puissance installée. Seule, une capacité significative de stockage couplée avec les productions aléatoires leur permettrait de participer à une réelle libre concurrence. Or la nécessité de faire assurer ce besoin par des tiers, dont la collectivité par le truchement de l’intervention de l’État, révèle un marché qui ne repose plus sur l’offre et la demande mais désormais sur la seule offre, que l’intervention de l’État tente de canaliser. Un tel marché ne saurait remplir son rôle de régulation du système électrique tant que le des MWh aléatoires y seront échangés à égalité avec des MWh pilotables et que leur producteur n’aura pas à en assumer les coûts induits par sa production sur le système. Quand bien même le merit oder en intègrerait-il la charge.

Les limites de l’économie de marché

En mai 2007, Marcel Boiteux expliquait pourquoi, dans Futuribles : « En théorie économique, l’électricité cumule pratiquement toutes les exceptions aux heureux effets de l’économie de marché. D’où suit qu’on peut militer avec conviction pour la régulation par le marché, et en exclure l’électricité. » L’histoire lui a donné raison et montré que la cannibalisation de ce marché par les EnR l’a rendu incapable de rémunérer le producteur ni donner de signal cohérent à l’investisseur, pour le malheur du consommateur qu’il était supposé protéger.

Hélas, tout refus de la France de se conformer aux injonctions issues des traités européens l’exposerait à un conflit avec la Cour de justice de l’UE dont elle sortirait perdante. Car la perte de confiance en une France, marginalisée en cas de refus de verser les astreintes journalières considérables ainsi engendrées, aurait alors un coût difficilement supportable par son économie malgré sa situation de contributrice nette au budget de l’Europe.

L’unique issue

Les traités de l’UE (art 194 du traité de Lisbonne) garantissent aux États la souveraineté sur leur mix énergétique. Et le principe de subsidiarité, défini dans l’article 5, paragraphe 3, du traité sur l’Union européenne, vise à garantir que les décisions sont prises au niveau le plus proche du citoyen et que des vérifications sont effectuées en permanence pour s’assurer que toute action au niveau de l’Union européenne (UE) est justifiée au vu des possibilités existant aux niveaux national, régional ou local. C'est-à-dire que « Plus précisément, ce principe implique que l’UE ne doit pas intervenir (sauf dans les domaines qui relèvent de sa compétence exclusive), à moins que son action ne soit plus efficace que celle envisagée aux niveaux national, régional ou local. »

Or il devient chaque jour plus évident que son intervention pour améliorer l’efficacité de ce marché a échoué dans tous les objectifs qui lui étaient assignés et que l’actuelle fuite en avant, entraîne l’UE vers moins de sécurité et davantage d’intervention des États dans la rémunération d’actifs que le marché est devenu incapable de réguler. C’est notamment ainsi que Bruxelles conteste la proposition française d’aide au nucléaire, après avoir pourtant confessé « l’erreur stratégique majeure » d’avoir incité à en réduire la capacité.

Ces entraves aux aides d’État au prétexte de mieux permettre au marché de remplir son rôle au bénéfice du consommateur sont de plus en plus difficiles à justifier. Or l’article 8 du protocole d’application du principe de subsidiarité prévoit que la Cour de justice de l’UE est compétente pour juger le recours d’un État membre sur l’application du principe de subsidiarité. Un tel recours demanderait à la Commission européenne de montrer en quoi la gestion de ce marché au niveau de l’UE le rendrait plus efficace tant pour rémunérer les producteurs que protéger les consommateurs. Une démonstration bien difficile à l’heure où ce marché ressemble à un canard sans tête.

Négociée sous cette menace, une demande de dérogation préalable semblerait utile pour permettre à une coalition d’États tels que la France, qui disposent d’une forte capacité à la fois pilotable et décarbonée, de reprendre le contrôle du financement de leurs nouvelles capacités. Car ce sont elles qui assurent la stabilité dynamique de tout le réseau européen et sont les mieux placées pour juger de l’efficacité de leurs mesures de soutien. C’est avant tout pour l’avantage compétitif que conférait au pays le monopole d’EDF que l’UE a considéré qu’il convenait de le faire cesser, afin de permettre à la concurrence de lui disputer des parts de marché. Mais cette politique révèle aujourd’hui le risque de faire s’écrouler demain l’ensemble du réseau européen pour avoir sacrifié la nécessaire complémentarité du réglage de sa tension par les réacteurs français.

Tandis qu’au nom de la régulation par le marché, la politique européenne ne parvient qu’à socialiser les coûts et privatiser les profits.

Marcel Boiteux  rêvait d’un monde où le pouvoir de l’argent pourrait lui-même être sublimé par des motivations plus élaborées, et dans lequel : « Une économie de marché convenablement encadrée assurera alors la prospérité d’un secteur concurrentiel enfin libéré des entraves à courte vue qui lui sont prodiguées aujourd’hui, tandis que, là où monopoles naturels et coûts de transaction prévalent, réapparaîtront des entreprises publiques chargées efficacement des missions que le système du marché permet mal de remplir

 Alors l’EDF d’avant aura été seulement en avance d’un temps ... » (Futuribles, mai 2007)

 

 

samedi 7 février 2026

Le véritable coût des énergies renouvelables

 

Le véritable coût des énergies renouvelables

Jean Pierre Riou 

Également présenté dans Transitions et énergies 

https://www.transitionsenergies.com/tribune-veritable-cout-energies-renouvelables-eoliennes-solaires-fin-mensonge/ 

Le caractère intrinsèquement variable des énergies renouvelables électriques dites « intermittentes » (EnRi) fausse la comparaison de leurs coûts de production avec ceux des énergies conventionnelles dites « pilotables ». Ce qui biaise du même coup toute programmations de l’énergie.

L’objet de cet article est d'éclairer un tour d’horizon de ces surcoûts, qui s’avèrent plus ou moins cachés.

NB le calcul des exportations à perte a été légèrement modifié depuis la première publication 

Les coûts cachés

« The United Nations Economic Commission for Europe » (UNCE) est une émanation régionale des Nations Unies, établie en 1947 pour encourager la coopération économique des États membres.

En septembre 2025, l’UNCE a publié un rapport mettant en garde sur l’insuffisance du LCOE (Levelized Cost of Electricity) pour comparer les prix de production d’électricité. Ses carences risquant de fausser les politiques énergétiques. Les productions d’électricité intermittentes ou « variables » sont ciblées par cette insuffisance qui occulte les coûts qu’elles induisent sur le système électrique.

Le rapport détaille ces coûts hors LCOE qu'il illustre sur la figure reproduite ci-dessous.



Le poids de ces surcoûts des EnRi est largement dénoncé depuis des années, notamment par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui préconisait en 2020 le recours au VALCOE (Value-adjusted LCOE) pour les prendre en compte.

La nouveauté n’est que dans l’initiative de l’UNCE d’alerter sur les promesses biaisées par le seul LCOE des énergies renouvelables.

Les prix garantis

En France, le soutien aux énergies renouvelable a pris la forme d’un tarif obligatoire d’achat jusqu’en 2017, progressivement remplacés par des contrats de rémunération conclus sur la base d’appels d’offres.  Les tarifs d’achat obligatoires et leurs quantités sont récapitulés, ci-dessous  dans l’annexe 1 de la délibération de juillet 2025 de la CRE



La colonne de droite indique le tarif d’obligation d’achat moyen qui est prévu à 174,7€/MWh pour 2026. Cette moyenne est tirée vers le haut par le photovoltaïque (211,2€/MWh) et la cogénération (232,8€/MWh). Tous ces tarifs sont en hausse par rapport à ceux constatés en 2024, en raison de leur mode d’indexation.

Selon la CRE, 81 TWh d’EnR ont été soutenus en 2025. L’obligation d’achat représentant 75% du soutien total (CRE p 4), et leur soutien une charge moyenne de 85,62 €/MWh au titre de 2025 (CRE p 8). En toute logique, cette charge moyenne appliquée aux 81 TWh soutenus correspond exactement aux 6,9 milliards d’euros de charges des EnR constatés p 7.

Cette charge de 85,62 représente la différence entre leur prix contractuel garanti et le coût évité par la vente de leur production. Plus ce coût est bas, et plus les charges sont importantes.

Dans sa délibération de juillet 2025 (p 22), la CRE constate une réduction de ce coût évité en raison de l’« effet prix » des énergies soutenues, notamment solaire, qui font écrouler le marché, jusque des prix négatifs, lorsqu’elles produisent. La CRE retient un coût évité unitaire moyen prévisionnel au titre de 2025 de 65,74 €/MWh, et de 50,88€/MWh pour 2026.

C’est ainsi que ces 65,74€/MWh supposés captés par leur propre valeur, sont bonifiés d'un soutien de 85,62 €/MWh qui représente leur charge, soit un revenu de 151,36 €/MWh. Ce chiffre moyen, tous tarifs confondus, montre que les nouveaux contrats (CR) sont bien négociés à des prix inférieurs aux tarifs obligatoires (174,7 €/MWh). Mais la CRE n’en prévoit pas moins une augmentation de la charge en 2026 (+ 2,4 Md€), notamment en raison de l’effet prix qui diminue le coût évité par les énergies soutenues, et fait passer la charge à 92,42 €/MWh ainsi qu’elle le détaille p 9.

Le record mondial de vente à perte

Battant à nouveau son propre record mondial d'exportation d'électricité, les 91,9 TWh de solde export net 2025 ont rapporté 5,4 Md€ à la France. Soit pour une valeur de 58,75 €/MWh.

Il est tentant de mettre cette recette en parallèle avec le prix payé pour les 81 TWh d’EnR payé en 2025 par le consommateur/contribuable au prix moyen, de 151,36€/MWh, soit un total de 12,26 Md€, tandis que l'exportation de cette même quantité rapportait 4,75 Md€ (81TWh x 58,75 €/MWh)

Soit un record mondial d’exportation correspondant à une perte de 7,5 Md€, c'est-à-dire plus du triple de ce qui avait été sous évalué dans un précédent article.

L’augmentation inéluctable des charges

La CRE anticipe une :« Augmentation des charges au titre de 2026 par rapport à 2025, du fait d’une prévision d’augmentation des volumes soutenus et de la poursuite de la baisse des prix

Au titre de 2026, les charges sont estimées en progression de 2,4 Mds€ par rapport à la dernière

estimation effectuée en 2025. Le principal facteur explicatif est l’augmentation du volume soutenu de

81 TWh à 90 TWh, en lien avec le développement des énergies renouvelables en France dans le cadre

de la programmation pluriannuelle de l’énergie 2019-2028 dite « PPE2 ». Le second facteur explicatif

est l’effet de la poursuite de la baisse des prix de gros de l’électricité (les recettes pour l’État moyennes diminuant de 65,74 €/MWh en 2025 à 50,88 €/MWh en 2026). Les coûts d’achat demeurant, eux, relativement stables, les charges unitaires augmentent entre 2025 et 2026, de 85,62 €/MWh à 92,42 €/MWh » 

 

L’exception française

Dans sa délibération de juin 2025, la CRE expose les différents soutiens européens aux EnR (p 58). Il s’avère que la France est la seule à payer les exploitants qui s’arrêtent de produire lors des prix négatifs. Les autres pays font état de «Aucun versement en cas de prix négatifs et aucune autre compensation». Seule l’Allemagne propose de prolonger le contrat du nombre d’heures ainsi perdues sans revenu.

Tandis qu’en France, après un nombre d’heures très restreint, correspondant à une franchise, les exploitants perçoivent une rémunération sous forme d’une prime qui correspond à un % de leur puissance nominale s’ils s’arrêtent de produire. (70% pour l’éolien en mer, 50% pour le solaire et 35% pour l’éolien à terre).

L’« effet prix » des productions d’EnR qui cannibalisent le cours du MWh entraîne l’augmentation des charges du service public, ainsi que l’analyse la CRE pour expliquer la nouvelle augmentation des charges liées aux EnR prévues pour 2026 avec 7,6 Md€ au lieu de 6,9 Md€ en 2025.

Des surcoûts confidentiels mais explosifs

Les productions d’EnR  entraînent également l’augmentation de la modulation du nucléaire. EDF devait rendre en décembre un rapport sur les conséquences de cette modulation supplémentaire sur son parc nucléaire. Selon plusieurs médias dont Reporterre, ce rapport « inflammable » serait tenu secret par le gouvernement en plein débat sur la programmation de l’énergie (PPE3). Selon les fuites notamment publiées par La Tribune, cette modulation entraînerait en effet « des risques économiques majeurs pour la collectivité ». Selon ce rapport, le scénario de développement d’EnR initialement prévu (Orange) « se traduirait par près de 4 milliards d’euros de surcoûts annuels pour le système électrique par rapport à une trajectoire plus modérée de développement des renouvelables en France et en Europe » et compromettrait la rentabilité du parc nucléaire et hydraulique.

Mais l’augmentation de cette modulation entraînerait également des conséquences sur la sûreté des réacteurs qui remettraient même en question la durée d’exploitation de certaines tranches en raison de « contraintes fortes » sur certains équipements. Les vibrations, fatigues thermiques et mécanique engendrées par l’augmentation de cette modulation toucheraient de nombreux composants tout en augmentant les effluents radioactifs.

La prise de conscience du risque que font peser les EnR sur le parc électrique français, semble être à l’origine du retard de la publication de la nouvelle programmation de l’énergie (PPE3). Avec la fébrilité qu’on imagine au sein de la filière professionnelle.

Douze comités sociaux d’entreprises appellent les salariés des énergies renouvelables à descendre dans la rue le 10 février. L’inquiétude de la filière est effectivement grande et leur invitation du 6 février à Matignon aurait calmé ses craintes.

 La fragilité du gouvernement ne lui permet pas assurément pas de braquer ses soutiens, qui sont majoritaires à gauche et chez EELV.

Il serait regrettable que des considérations politiciennes puissent être amenées à primer sur la raison d’État.