dimanche 9 janvier 2022

Haro sur le baudet nucléaire

  

Haro sur le baudet nucléaire

 Jean Pierre Riou

Quand les chiffres réhabilitent le bouc émissaire

Cet hiver, les coupures de courant dépendront des températures. Comme on pouvait s'y attendre, c'est le nucléaire qui est montré du doigt pendant que les énergies renouvelables sont supposées voler à notre secours. Pas assez vite cependant pour éviter un recours accru au charbon.

Pour se forger une opinion, un rappel et quelques chiffres ne seront pas inutiles

Perseverare diabolicum

Malgré l’avertissement de l’ASN en 2007, la volonté politique de réduire la part du nucléaire a privé le parc de production électrique français du renouvellement de ses réacteurs et d’une politique de long terme d’investissement dans la prolongation des réacteurs existants.

Au lieu de quoi, la trésorerie dégagée par la production des réacteurs d’EDF, déjà amortis financièrement et paresseusement nommée « rente nucléaire », a été détournée vers le financement de concurrents d’EDF, via l’ARENH, ou celui de la transition énergétique.

 

Réalisant la « Prophétie de Monsieur Lacoste » nous devrions choisir aujourd’hui entre sûreté nucléaire et sécurité d’approvisionnement, en cédant à des concessions sur le programme de maintenance afin d’éviter des coupures de courant, ainsi que semble le laisser entendre la demande qui aurait été faite à EDF, de «" remettre en marche" des réacteurs nucléaires arrêtés pour maintenance ».

 

En tout état de cause, un décret ministériel doit autoriser les centrales à charbon françaises à fonctionner davantage que ne le prévoyait la loi.

Nous reproduisons en épilogue le commentaire personnellement déposé le 4 janvier lors de la consultation du public à son sujet.

La fiabilité nucléaire en question

Aux arrêts de tranche programmés de façon à aborder l’hiver dans les meilleures conditions, s’est greffée, lors de sa visite décennale, la découverte fortuite d’une corrosion anormale sur les circuits de refroidissement du réacteur n°1 de la centrale de Civaux. EDF a pris alors la décision d’arrêter également le réacteur n° 2 ainsi que les 2 réacteurs de conception similaire de la centrale de Chooz.

Soit 5990MW supplémentaires dont il faudra se passer cet hiver.

C’est ainsi que 13 377MW font défaut au 9 janvier.  Les 1100MW de Flammanville2 devant revenir sur le réseau le 10 au matin, et 3200MW courant janvier pour aborder la période la plus critique qu’est, chaque année, celle de début février.

Mais en attendant, seuls 47 993 MW nucléaires sont donc opérationnels.

Ils n’en fournissent pas moins actuellement (9 janvier 14h15), une puissance effective de production de 47 417 MW, soit un facteur de charge de 98,79% des réacteurs opérationnels, et de 77,26% de des 61370MW de l’ensemble du parc nucléaire, au moment de la journée où nous devons à nouveau importer.

Il est important de remarquer que ce facteur de charge de 77,26%, au pire de la situation et au cœur des plus vives critiques, reste supérieur à son facteur de charge moyen de 2020, qui est de 62,38% pour une production de 335,4TWh selon le dernier rapport de RTE.

Rappelons que ce n’est pas la puissance installée du nucléaire qui est visée par le projet de réduction à 50% du mix électrique, puisque celle-ci est déjà de 45,1% de la puissance totale du parc, mais bien sa part de la production totale, qui, de 67,1% en 2020 est jugée excessive.

C’est la faiblesse de ces 77,26% de facteur de charge qui fait aujourd’hui accuser le nucléaire d’être aléatoire, voire intermittent, en raison des incidents qui ont affecté son facteur de disponibilité.

Ces indisponibilités, largement programmables, sont critiques aujourd’hui pour n’avoir pas été prévue depuis plus de 15 ans.

Nous ignorons d’ailleurs tout du facteur de disponibilité des moyens de production alimentés par des flux et non des stocks de combustible.

Notre parc nucléaire a montré aujourd’hui que même en exploitation dégradée les 99% de facteur de charge de sa puissance opérationnelle permettent, lorsque c’est nécessaire, d’assurer une production bien supérieure à sa moyenne annuelle.

Tandis que le facteur de charge de l’éolien peut être inférieur à 1%, même au plus vif des besoins, et que celui du photovoltaïque est toujours de 0% quand on aurait le plus besoin de lui, c'est-à-dire lors des pics hivernaux de consommation.

Mais c’est le baudet qui assure notre sécurité qui est choisi comme bouc émissaire.

Mise à jour du 10 janvier

Comme annoncé hier, ci-dessus, Flamanville 2 a retrouvé l'intégralité de sa puissance à l'heure prévue.

(Source RTE https://www.services-rte.com/fr/visualisez-les-donnees-publiees-par-rte/production-realisee-par-groupe.html)

et permet au parc nucléaire d'aborder la semaine en développant une puissance de 48691MW, soit plus de 79% de facteur de charge, tandis que l'éolien, avec 1318MW, s'écroulait à 7,1% de sa puissance installée, soit le 1/10 de la puissance qu'il fournissait la veille, dimanche à 1 heure du matin quand on n'en avait pas besoin. 



Moins de nucléaire, c’est plus de thermique

En l’occurrence, la baisse de production nucléaire vient donc de s’accompagner d’un recours accru au charbon.

Et que cette baisse ait été fortuite, ou non, ne change rien à l’affaire.

La fermeture de 14 réacteurs inscrite dans la Programmation pluriannuelle de l’énergie est une bien mauvaise nouvelle pour le climat, mais aussi pour notre sécurité électrique.

 

Épilogue

 La disparition des marges dont disposait RTE, notamment en raison de la fermeture de Fessenheim ne saurait être étranger au décret du 26 décembre 2021 qui permet de remettre en question les critères de défaillance de la sécurité électrique dont est responsable la ministre de l'écologie.

Un projet de décret doit donc permettre une plus grande utilisation du charbon, le commentaire ci-dessous a été déposé

Bonjour Riou

vous avez déposé un commentaire sur le site des consultations publiques
du Ministère de la Transition écologique
http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr
au sujet de la consultation Projet de décret modifiant le plafond
d’émission de gaz à effet de serre pour les installations de production
d’électricité à partir de combustibles fossiles 

Date et heure du dépôt : le 04/01/2022 à 16:39
Titre de votre commentaire : La prophétie de Monsieur Lacoste
Votre commentaire :


Le 22 juin 2007, André-Claude Lacoste Président de l’Autorité de
sûreté nucléaire (ASN) mettait en garde le Gouvernement  sur la
nécessité de disposer de capacités de production électrique suffisantes
pour gérer sereinement les réexamens de sûreté des réacteurs
nucléaires. Et concluait « Il importe donc que le renouvellement des
moyens de production électrique, quel que soit le mode de production, soit
convenablement préparé afin d’éviter l’apparition d’une situation
où les impératifs de sûreté nucléaire et d’approvisionnement
énergétique seraient en concurrence. »

Non seulement son avertissement a été ignoré dans le développement des
moyens pilotables permettant de garantir la sécurité électrique, mais on
incrimine aujourd’hui  la faible disponibilité de notre parc nucléaire,
que la Programmation pluriannuelle de l’énergie prévoit de réduire
encore.
On ne semble réaliser qu’aujourd’hui que la production éolienne, qui
était supposée renforcer notre sécurité électrique, est susceptible de
s’effondrer à moins de 5% de sa puissance installée au moment où on
aurait le plus besoin d’elle.
Le gestionnaire du réseau RTE vient aujourd'hui de faire état d'une
exploitation en situation dégradée qui entraîne un risque de
défaillance (recours aux moyens post-marché) qui «  serait probable en
cas de vague de froid (de l’ordre de 4°C en dessous des normales) ou de
situation de très faible production éolienne sur la plaque européenne,
et quasi-certain si ces deux facteurs se combinent ».
On sait pourtant que le dimensionnement du parc de production électrique
est directement corrélé à la puissance appelée par les pics de
consommation et qu’une vague de froid anticyclonique, et donc sans vent,
représente la plus grande menace sur l’ensemble de cette plaque
européenne.
Le code de l’énergie limite à 3 heures par an le recours à chacun des
moyens envisagés par RTE, sous la responsabilité du ministre de
l’écologie qui « élabore et met en œuvre la politique de l'énergie,
afin, notamment, d'assurer la sécurité d'approvisionnement »
En matière climatique, force est aujourd’hui d’en déplorer les
effets.


vendredi 7 janvier 2022

Pilotable ou intermittent.

 Pilotable ou intermittent.

Jean Pierre Riou

 

Certaines énergies renouvelables présentent l’inconvénient majeur de n’être pas pilotables et de produire de façon intermittente et aléatoire une électricité dont la décorrélation avec les besoins de la consommation les prive de la moindre valeur marchande en tant que telle.

Pour autant, les vifs « débats d’experts » sur le sujet demandent une clarification de la nature du caractère aléatoire et du concept même de cette intermittence.

 

Préambule :

Facteur de charge et facteur de disponibilité

TOUS les moyens de production (ou de stockage) sont susceptibles d’être momentanément indisponibles, tant de façon programmée, pour maintenance, que de manière fortuite pour incident.

Cette « disponibilité opérationnelle » (https://www.kkg.ch/fr/i/arbeitsverfuegbarkeit-_content---1--1294.html) peut être totale ou partielle et son facteur de disponibilité en rend compte.  (https://boowiki.info/art/industrie-de-l-energie/facteur-de-disponibilite.html)

 

Un moyen de production (ou de stockage) peut également être techniquement disponible mais être dépourvu, partiellement ou totalement, de la source d’énergie nécessaire à son fonctionnement.

Cette source d’énergie peut être sous forme de stock ou bien sous forme de flux. La variabilité de ce flux détermine alors le « facteur de charge » d’un moyen de production dont la disponibilité opérationnelle permettrait, en cas de besoin, un fonctionnement  à la puissance nominale.

 

RTE publie quotidiennement les indisponibilités, même infimes, de tous les moyens de production (ou de stockage) dont la source d’énergie se stocke. Ce qui ne signifie pas, pour autant que le facteur de charge de la puissance disponible est égale à 1, cette puissance étant pilotée selon plusieurs critères, comme les besoins de la demande ou le prix du marché.

Le gestionnaire de production pouvant aller jusqu’à demander à un moyen de production de se déconnecter du réseau en cas de forte production dans un contexte de faible consommation, comme le montre ci-dessous la publication de cette demande faite à EDF pour le réacteur n°1 de la centrale de Saint Alban.


TOUS les moyens de production disposent de cette possibilité de réduire leur facteur de charge et se déconnecter du réseau. Les contrats éoliens récents prévoient notamment une rémunération forfaitaire d’un facteur de charge de 35% aux exploitants éoliens qui cessent leur production quand les prix sont négatifs.

Par contre une éolienne ne peut atteindre sa puissance nominale quand il n’y a pas de vent.

Au niveau national, les différents régimes de vent interdisent 100% à l’ensemble des éoliennes françaises, de même que leur production totale ne tombe jamais à 0 MW.

Pour 2021, l’écart entre le maximum et le minimum de la production des 18 549 MW éoliens (au 1er janvier 2022) est illustré ci-dessous.

Soit entre 78,28% et 0,24% de la puissance installée.

Or, s’il est possible de réduire le facteur de charge maximum, il n’est pas possible d’augmenter la production quand le vent fait défaut.

(Source : chiffres clés RTE 2021)

C’est pourquoi l’éolien est souvent qualifié d’ «intermittent » bien que sa production ne soit jamais réellement interrompue, pour l’opposer aux moyens « pilotables », bien que ceux-ci puissent être arrêtés pour incident ou maintenance.

« Aléatoire » est également employé, bien que ce terme signifie également non prévisible, alors qu’on prévoit le temps. Certes, plus ou moins bien, mais on le prévoit. Ce qui ne veut pas dire qu’on peut le modifier lors de froids anticycloniques où la demande est la plus forte, et le vent absent.

Les professionnels de la filière semblent préférer « variable », qui est également exact.

Et tente de masquer le problème, car TOUS les moyens de production sont variable.

Mais SEULES les énergies renouvelables dites « intermittentes » sont condamnées à faire défaut lors des pics de consommation si le flux de leur source d’énergie fait défaut.

Pour éviter « intermittent » ou « aléatoire » Le Mont Champot avait analysé la situation sur la base des termes plus précis : « Dimensionnant et interactif »

http://lemontchampot.blogspot.com/2019/01/moyens-dimensionnants-et-moyens.html

Pour en finir avec le foisonnement

Afin de minimiser les effets de l’amplitude de l’écart entre puissance maximale et minimale des énergies « intermittentes » ou du moins « interactives » selon cette autre distinction, la notion de « foisonnement » viendrait en contrebalancer les effets. Non seulement un foisonnement des vents, puisque nous venons d’en voir le peu d’effets, mais un foisonnement des EnR entre elles, le soleil venant au secours du vent ou du débit des cours d’eau. Cette loi du hasard des grands nombres n’empêchera pas le soleil d’être absent de chaque pic de consommation car ceux-ci sont hivernaux vers 19 heures, après le coucher du soleil. Et l’intérêt de ce « foisonnement » reste vrai pour TOUS les moyens de production et revient à s’en remettre au hasard.

Ce qui n’est pas compatible avec des investissements visant à renforcer la sécurité.

Pour ne pas dire « aléatoire », disons « selon les caprices du vent ».