samedi 6 janvier 2024

Comment le nucléaire a géré la crise

 

Comment le nucléaire français a géré la crise

 

Avec 34 milliards d’euros pour la seule année 2022

Jean Pierre Riou

Contrairement aux dispositions du code de l'énergie, le tarif ARENH (42€/MWh) auquel EDF a l'obligation de céder à la concurrence (et aux gestionnaires de réseaux) plus de 100TWh de sa production nucléaire, notamment 146,4TWh en 2022 sur les 279TWh nucléaires produits, n'a jamais été révisé depuis 2012, alors qu'il se situe bien en dessous du seuil en-deçà duquel EDF doit être considérée comme étant rémunérée sous son niveau de rémunération normale.

Cette obligation, et la carence de sa révision ont ainsi imposé à EDF un manque à gagner de l'ordre de 34 milliards d'euros pour la seule année 2022, par rapport prix spot base moyen pour l’année 2022 qui était de 275,9 €/MWh en moyenne sur l’année. Cette perte représente plus de la moitié de sa dette qui est de 64,5 milliards d'euros détenue désormais à 100% par l’État auquel EDF s'est ainsi substitué pour une large part du financement du bouclier tarifaire. 

En effet :

L’arrêté du 28 avril 2011 fait obligation à EDF de céder 100TWh de sa production nucléaire (ARENH) à la concurrence.

https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000023926364/

 Depuis le 7 janvier 2012, la rémunération d’EDF pour cette obligation de fourniture de l’ARENH est libellée comme suit

https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000026277038

« Afin d'assurer une juste rémunération à Electricité de France, le prix, réexaminé chaque année, est représentatif des conditions économiques de production d'électricité par les centrales nucléaires mentionnées à l'article L. 336-2 sur la durée du dispositif mentionnée à l'article L. 336-8.

Il tient compte de l'addition :

1° D'une rémunération des capitaux prenant en compte la nature de l'activité ;

2° Des coûts d'exploitation ;

3° Des coûts des investissements de maintenance ou nécessaires à l'extension de la durée de l'autorisation d'exploitation ;

4° Des coûts prévisionnels liés aux charges pesant à long terme sur les exploitants d'installations nucléaires de base mentionnées à l'article L594-1 du code de l'environnement. »

(C’est-à-dire le démantèlement)

Or, dans sa délibération du 10 février 2022 https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000045340014

La CRE déclare :

« Depuis l'année de livraison 2012, le prix auquel EDF cède les volumes d'électricité nucléaire au titre de l'ARENH s'établit à 42 €/MWh, tel que prévu par l'arrêté des ministres en charge de l'économie et en charge de l'énergie du 17 mai 2011 (3).
La définition d'une méthodologie de calcul du prix rendue possible par l'article L. 337-15 du code de l'énergie n'ayant jamais été précisée, la CRE ne dispose d'aucune référence méthodologique règlementaire sur laquelle fonder son objectivation des facteurs justifiant une évolution du prix de l'ARENH. »

D'autre part, depuis 2014, est venue s’y greffer une obligation d’ARENH pour couvrir les pertes des gestionnaires de réseau.

Cette part s’élevait à 26,4 TWh en 2022, au tarif de 42€/MWh

https://www.cre.fr/Electricite/Marche-de-gros-de-l-electricite/acces-regule-a-l-electricite-nucleaire-historique

S’y est enfin ajoutée en 2022, un volume additionnel d'électricité pouvant être alloué en 2022, à titre exceptionnel, dans le cadre de l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique (ARENH) (…) au prix de 46,2 €/MWh. » https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000045339238

 

Soit un total de 146,4TWh, dont 126,4TWh à 42€/MWh ( cédés pour un total de 5,3 Md’€) et 20TWh à 46,2€/MWh (0,9 Md’€)

Selon la CRE : « Le prix spot base moyen pour l’année 2022 a connu une hausse exceptionnelle par rapport à 2021 pour s’établir à 275,9 €/MWh en moyenne sur l’année »

https://www.cre.fr/content/download/27512/file/Rapport_de_surveillance_2022.pdf

L’anticipation de ces cours guidant également celui du marché à terme, on peut extrapoler la possibilité d’un revenu de 40,4 Md’€ pour les 146,4TWh ainsi offerts à la concurrence et aux gestionnaires de réseaux pour 6,2Md’€, soit un manque à gagner total de 34 milliards d’euros pour la seule année 2022 par rapport au prix du marché, soit encore plus de la moitié de sa dette actuelle.

Il est bien évident que le consommateur en aura profité, et l’État également en imposant à EDF ce rôle majeur dans le bouclier tarifaire.

 

Mais on doit s’interroger sur les causes et les conséquences de l’absence totale de revalorisation d’un ARENH qui menace de ruiner le producteur au prétexte de vouloir épargner le consommateur.

 Des coûts en hausse

Le 21 janvier 2014, l’ASN fixait des exigences complémentaires pour la mise en place du "noyau dur" post Fukushima sur les centrales nucléaires d’EDF.

https://www.asn.fr/l-asn-informe/actualites/exigences-complementaires-pour-la-mise-en-place-du-noyau-dur

Le grand carénage en cours doit intégrer ces nouvelles exigences de sûreté, tandis que l’indice UX de l’uranium est à 92USD contre 35USD il y a 10 ans.

https://www.boursorama.com/bourse/indices/cours/_UX/

 

Sans surprise, le 27 juillet 2023, la CRE chiffrait à 57,8€/MWh le coût comptable du MWh, c’est-à-dire « le socle du coût de production en-deçà duquel EDF doit être considérée comme étant rémunérée sous son niveau de rémunération normale, quel que soit le cadre de régulation.»  

https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/CRE_Rapport_couts_nucleaire_2023.pdf

 

Mais toujours rien ne semble en vue pour revaloriser l’ARENH en attendant son éventuel remplacement en 2025 par les CfD.

https://www.euractiv.fr/section/energie-climat/news/marche-de-lelectricite-laccord-europeen-menage-une-porte-de-sortie-a-larenh/


 

 

 

 

dimanche 26 novembre 2023

EnR : l’absence d’étude d’impact environnemental

 

CO2 évité par les EnR :

Des incertitudes entre ± 1 % et ± 300 %

Jean Pierre Riou  

Le développement des énergies renouvelables a été stimulé par des objectifs contraignants en tant que moyen réputé réduire notamment les émissions de CO2 du système électrique.

Alors qu’on sait parfaitement que les émissions théoriquement évitées sont contrebalancées par les effets de leur intermittence, il apparaît aujourd’hui qu’aucune étude d’impact environnemental n’a cherché à quantifier, par des mesures de terrain, la réalité de l’impact des énergies renouvelables électriques sur les émissions de CO2.

 

En effet, il est avéré que l’intermittence de la production des énergies renouvelables électriques (EnR) augmente les régimes partiels et à coups de fonctionnement des centrales thermiques dont elles évitent la production.

Il est également admis que ces régimes de fonctionnement dégradent les facteurs d’émissions de ces centrales thermiques.

Or il apparaît que la réduction des émissions de CO2 permise par les EnR est calculée d’une façon théorique, notamment par RTE, qui s’en tient à la quantité d’électricité produite, sans tenir compte de cette dégradation des facteurs d’émission, en appliquant le même coefficient d’émission à chaque MWh thermique produit, pour chaque filière, quel que soit le régime utilisé pour le produire.

Ces 3 points sont développés dans l’article en 2 parties « EnR et CO2 évité : entre théorie et pratique » [1]

Trois points auxquels il conviendrait d’ajouter la prise en compte des émissions liées aux effets induits par l’intermittence des EnR, notamment les émissions liées au stockage et à la restructuration du réseau.

 

Pour cette raison, la sénatrice A.C. Loisier a demandé au Gouvernement [2] quelle étude d’impact, basée sur des mesures de terrain, aurait conforté le bien fondé des chiffres théoriques de RTE.

 

En effet, il semble qu’à ce jour, la seule étude d’impact environnemental effectuée sur la base de mesures de terrain, et publiquement transmise à l’administration, serait celle de l’énergéticien Duke Energy transmise le 23 aout 2018 et dont les conclusions ont été publiées dans le North State Journal [3].

Celles-ci font état d’une augmentation globale des émissions des divers polluants par ses 4 unités de cycle combiné à gaz (CCG) en raison la baisse de régime qui leur imposée par la production solaire. Ce qui est la raison de sa demande officielle d’un aménagement de ses contraintes environnementales, dans la mesure où il se trouve amené à polluer davantage en produisant moins. Duke Energy précise qu’en cas d’arrêt et redémarrage quotidien lié à l’importance de la production solaire, l’augmentation globale de ses émissions serait pire encore.

Ces arrêts et redémarrages de centrales thermiques, ainsi que des régimes inférieurs à 50% de la puissance nominale liés à l’intermittence des EnR françaises ont été documentés dans l’article précédemment cité [1].

 

Dont acte

En répondant à la question de la sénatrice Loisier [2] le 23 novembre 2023, le Ministère de la Transition énergétique s’appuie à nouveau sur des mesures uniquement théoriques, notamment de RTE, pour justifier sa politique de développement des EnR. Cette réponse est de nature à confirmer, en creux, qu’aucune étude n’a jamais cherché à quantifier l’effet réel de l’injection croissante d’énergies intermittentes sur le réseau par des mesures de terrain telles que celles de Duke Energy.

Par sa réponse, le Ministère entérine ainsi l’absence de toute évaluation de la marge d’erreur du calcul théorique, pourtant bien connue de tous les énergéticiens, et, pire encore, de toute vérification qu’il n’en va pas de même pour le CO2 que pour les différents polluants des CCG de Duke Energy, pour lesquels la substitution d’une partie de la production par des EnR a eu pour effet une augmentation des émissions, avec leurs conséquences sanitaires. 

Pour rappel, le CITEPA, organisme officiel chargé de l'inventaire des émissions de gaz à effet de serre en France précise dans sa méthodologie [4] qu'il ne retient pas la quantité de TWh produits, mais la quantité de combustible utilisé, la valeur PCI de chacun d'eux et les caractéristiques de chaque installation. .  

Une incertitude bien connue

Pour autant, en l'absence de données spécifiques, le CITEPA ne fait pas varier les facteurs d'émission en fonction du régime de fonctionnement des installations.

Et confesse [5]: "Pour la plupart des secteurs, les incertitudes sur les émissions sont calculées en combinant les incertitudes des données d’activité et celles des facteurs d’émissions. Les premières sont généralement plus faibles (entre ± 1 % et ± 35 %) que les deuxièmes (entre ± 1 % et ± 300 %)"

Il est choquant que des objectifs contraignants puissent ainsi être imposés en termes de moyen sans qu’on ait au préalable vérifié par des mesures de terrain l’impact réel de ces moyens sur les émissions de CO2, alors qu'on sait que l'absence de prise en compte des facteurs d'émission entraînent des erreurs allant jusqu'à 300% et que l’objectif prioritaire est la réduction de ces émissions et non l’augmentation des moyens théoriquement supposés y participer.

 

1 https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/enr-et-co2-evite-entre-theorie-et-pratique-premiere-partie/

2 https://www.senat.fr/questions/base/2023/qSEQ230506667.html

3  https://nsjonline.com/article/2019/08/duke-energy-application-points-finger-at-solar-for-increased-pollution/

4 https://www.citepa.org/wp-content/uploads/publications/ominea/OMINEA-2022v2.pdf

5 https://www.citepa.org/wp-content/uploads/publications/secten/2023/Citepa_Secten_ed2023_v1.pdf  

Le naufrage de l’écofascisme

 

Le naufrage de l’écofascisme

Le naufrage de l’écofascisme

Alors que le Conseil d’État vient de retoquer la proposition du Ministre de l’intérieur Gérald Darmanin de dissoudre le collectif les soulèvements de la terre, Jean-Pierre Riou s’interroge sur un nouveau phénomène : l’émergence de l’écofascisme. 

Technologie et démocratie : nous n’avons pas d’alternative

Le bac français 2020 proposait aux candidats de réfléchir sur le sujet suivant : « Dans son œuvre Les identités meurtrières, Amin Maalouf écrit : « La formidable puissance qui est donnée à l’homme par la science et la technologie modernes peut servir à des usages opposés, les uns dévastateurs, les autres réparateurs. »
Pensez-vous comme Amin Maalouf que le progrès scientifique et technologique soit capable d’apporter des solutions aux problèmes engendrés par ce même progrès ? 

Dans son œuvre « Le naufrage des civilisations », l’auteur, qui vient d’être élu au poste de secrétaire perpétuel de l’Académie française le 23 septembre 2023, déplorait en effet le retard des  mentalités de nos sociétés, qui n’ont pas évolué au rythme des progrès technologiques vers un meilleur partage de leurs bénéfices.

Chaque jour, l’actualité témoigne en effet du visage le plus barbare de nos « civilisations », de leurs haines et leurs violences pour défendre l’identité de chacune d’elles, ses particularités  et privilèges auxquels toutes s’accrochent. Mais elle témoigne aussi des raisons d’espérer grâce aux incroyables progrès des technologies, ainsi que, hélas, des tentatives de leur sabotage quasi systématique par la radicalisation d’un militantisme qui s’érige au dessus des lois pour combattre chacun d’eux, sapant ainsi les fondements de la démocratie, au nom des certitudes propres aux différentes chapelles du culte de la planète Gaïa. 

Mais si le progrès laisse encore à Amin Maalouf des raisons d’espérer, « La tentation écofasciste » décrite par Pierre Madelin donne les raisons de redouter la brèche ouverte par toute remise en question du fonctionnement de notre démocratie.

Car l’écologie n’est pas un monopole de gauche.

L’idée qu’il n’y a pas d’alternative au couple « démocratie et progrès » sera développée en 3 partie ( 1) La lutte contre le progrès, 2 La fragilisation de la démocratie, 3 Les promesses de la science) et montrera les redoutables effets pervers d’une décroissance liée aux entraves à la productivité.

1 La lutte contre le progrès

Contre les biotechnologies 

Confrontée à la sécheresse, l’Italie a voté, le 31 mai 2023, un amendement [1] permettant l’utilisation, jusqu’au 31 décembre 2024, de plans plus résistants à divers stress, dont le stress hydrique, obtenus grâce aux biotechnologies.

Comme toute intervention de la science sur le vivant, fût-elle de nature à permettre à l’agriculture de résister à la sécheresse, cet amendement a provoqué une levée de boucliers d’ONG, dont « Crocevia » qui accuse le gouvernement de prendre le climat pour prétexte afin de favoriser les lobbies de l’agro-industrie.

Et c’est la recherche elle-même dans ce domaine qui fait l’objet de saccages illégaux par des chapelles qui l’ont prise pour cible, comme l’ont montré les faucheurs volontaires en détruisant une expérience unique en France, sur le point de démontrer des hypothèses fondamentales sur la transgénèse, « qui allait en plus nous donner des clés sur l’impact environnemental des OGM » s’était alors désespéré le directeur de la communication de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). [2]

La même hostilité aux biotechnologies, s’est déclinée en mode conspirationniste lors de l’épidémie de Covid, point d’orgue des chapelles anti-vaccins qui « perturbent l’avancée médicale depuis le XVIIIe siècle » ainsi que Françoise Salvadori en a retracé l’histoire. [3]   

Contre la gestion de l’eau

La Seine a été épargnée par la sécheresse de l’été 2022 grâce à ses 4 grands lacs réservoirs [4], dont la présence providentielle permet également de limiter les inondations [5]. Malheureusement, toute forme de retenue d’eau, y compris les barrages plusieurs fois centenaires, contrevient au principe sacro saint de la liberté du cycle naturel de l’eau, cher aux activistes anti-bassines, qui sont opposés, au nom de ce principe, à tout stockage de l’eau des nappes phréatiques quand elles sont pleines afin de les épargner quand vient la sécheresse. Y compris lorsqu’elles débordent en entravant les travaux des champs [6], avant de retourner à l’océan. 

Contre le nucléaire

Les militants antinucléaires dénoncent les risques du moyen de production d’électricité le plus sûr, par quantité d’énergie produite, et dont les émissions sont inférieures à toute autre forme de production d’électricité, éolien compris, dès lors qu’on analyse l’ensemble du cycle vie par MWh produit (ACV), depuis le minage des matériaux nécessaires jusqu’au démantèlement des installations en fin de vie, comme le résume l’illustration ci-dessous.

(Source Our World in Data https://ourworldindata.org/safest-sources-of-energy ) 

(Source Our World in Data https://ourworldindata.org/safest-sources-of-energy

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https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/le-naufrage-de-lecofascisme/