Les vrais chiffres de la consommation d'électricité : mes réponses à Atlantico
Jean Pierre Riou
La consommation d’électricité en France en 2025 est strictement identique à celle de 2001 (≈450 TWh). Comment expliquez-vous que les projections officielles continuent pourtant d’annoncer une hausse rapide, voire exponentielle, de la demande électrique ?
Je tiens, tout d’abord à donner les sources de cette première affirmation, puisqu’elle ne correspond pas aux historiques officiels qui font état d’une augmentation depuis 2001. Et je suggérerai en conclusion une réponse à la 2ème partie de votre question.
Il m’a donc semblé nécessaire de reprendre les bilans de l’époque pour tenter de comprendre l’évolution réelle de la consommation française. Selon le dernier bilan provisoire de RTE, avec 449 TWh, cette consommation aurait été la même en 2025 qu’en 2024.
Ce chiffre est donc exactement le même que celui qu’indiquait RTE en 2012 pour la consommation brute de 2001.
Cette consommation brute, c'est-à-dire réelle, est même inférieure en 2024, avec 442,2 TWh dans le bilan 2024 de RTE. Et RTE explique cette plus faible consommation en valeurs brute par les températures clémentes. La consommation française est en effet particulièrement thermosensible et RTE considère qu’en hiver, chaque degré en moins entraîne une consommation supplémentaire de 2400 MW. La correction des chiffres en fonction de la météo affine donc l’analyse, ainsi que la prise en compte des « effets calendaires » c'est-à-dire de la présence ou non du jour supplémentaire du 29 février.
Les bilans RTE semblent avoir fait disparaître entre 15 et 20 TWh de consommation historique, notamment après 2014. Pouvez-vous préciser comment les changements de méthodes de correction (climat, secteur de l’énergie, 29 février) ont modifié la lecture de la consommation réelle ?
Les historiques postérieurs à 2014 ont effectivement donné des chiffres sensiblement inférieurs aux précédents bilans pour les consommations antérieures à 2010. Notamment le bilan 2024 de RTE reproduit ci-dessous.
Parallèlement à la mise en service de l’usine d’enrichissement d’uranium Georges Besse 2, qui consomme 60 MW au lieu des 3000 MW du précédent G. Besse 1, RTE a voulu isoler la réduction de consommation ainsi permise, en ajoutant, notamment dans son bilan 2014 : « Consommation corrigée de l’aléa météorologique et du 29 février hors soutirage du secteur de l’énergie ». Puis, jusqu’en 2017, notamment, RTE précisait cette exclusion dans son historique de la consommation corrigée reproduit ci-dessous :
Nous voyons que ces chiffres correspondent exactement à l’historique de 2024 reproduit plus haut et que ceux-ci sont bien inférieurs à ceux du bilan 2012. A la nuance près que l’historique ne mentionne plus l’exclusion du secteur de l’énergie depuis 2020. C’est ainsi que l’économie permise par G. Besse 2 n’apparaît plus dans l’évolution de la consommation corrigée du fait que la consommation d’Eurodif semble avoir disparu des radars. En tout état de cause, pour rester rigoureux, les chiffres antérieurs à 2012 ont été révisés à la baisse, plusieurs années après leur publication, d’une valeur comprise entre une quinzaine et une vingtaine (2004) de TWh. Ce qui est compatible avec la consommation annuelle d’Eurodif, sans que soit désormais mentionnée l’exclusion du secteur de l’énergie.
L’efficacité énergétique de l’usine
Georges Besse 2 aurait permis une économie allant jusqu’à 25 TWh/an. Pourquoi
cette baisse structurelle de consommation ne figure-t-elle plus explicitement
dans les historiques corrigés de RTE, alors qu’elle est déterminante pour la
programmation à long terme ?
On peut effectivement estimer la consommation maximum de l’ancienne usine Eurodif à plus de 25 TWh/an, notamment en 1982. La division par 50 de cette consommation permise par la technologie de centrifugation de Georges Besse 2 est difficile à chiffrer en raison des fonctionnements partiels de la période de transition. Mais cette économie est considérable.
C’est pourquoi la correction « hors soutirage du secteur de l’énergie » est regrettable, car elle occulte à la fois la consommation réelle antérieure à 2012 et sa démonstration de l’efficacité énergétique. C’est d’autant plus regrettable que cette mention d’exclusion ne figure donc même plus, comme si ce soutirage du secteur de l’énergie n’avait jamais existé. Ce soutirage permet pourtant une baisse structurelle de consommation qui ne devrait pas être ainsi ignorée par toute programmation à long terme. Par contre, si la valeur de réduction des chiffres semble compatible avec les TWh consommés par Eurodif, il ne m’appartient pas d’extrapoler les raisons de leur disparition.
En 2024–2025, la France bat des records
mondiaux d’exportation d’électricité, y compris sans les EnR intermittentes.
Peut-on parler d’un surdimensionnement du système électrique, entraînant des
productions excédentaires coûteuses et vendues à perte ?
Avec 92 TWh de solde export net, la France sera assurément premier exportateur mondial d’électricité en 2025 pour la 28ème fois depuis 1990. Comme elle l’était en 2024 avec 89 TWh, loin devant la Suède (33 TWh) selon les chiffres de Enerdata. Et sans les 71,6 TWh d’EnRi en 2024, son parc pilotable aurait suffi pour assurer ses besoins et la classer encore 2ème exportateur mondial avec les 17,4 TWh excédentaires restants. Son système de production est donc effectivement surdimensionné, et ce n’est certainement pas d’énergie aléatoire supplémentaire décorrélée de la consommation que la France a besoin. Les EnRi font déjà exploser le nombre d’heures à prix négatif dès que le vent souffle ou que le soleil luit, avec déjà 512 heures négatives en 2025 selon les chiffres de la CRE. Et les exportations ont effectivement été vendues à perte au cours moyen de 66,66 €/MWh ces 12 derniers mois selon les douanes françaises, soit bien en dessous des tarifs d’achat obligatoires des EnRi.
Pour autant, la programmation doit envisager l’avenir. Mais ce surdimensionnement actuel doit être vu comme l’opportunité de prendre le temps d’une vision de long terme pour anticiper l’électrification des usages envisagée. L’ADEME vient notamment d’évaluer les besoins des datacenter à horizon 2060. Selon les scénarios, leur consommation, qui est déjà considérable, pourrait être multipliée par 7… ou divisée par 2, notamment grâce à la récupération de leur chaleur fatale.
Cet exemple est édifiant, il est dommage que celui de Georges Besse 2 ait perdu toute visibilité. Multiplier des éoliennes ou panneaux solaires n’aurait pour effet qu’enchérir encore le kWh en raison du coût de la fragilisation des réseaux qu’elles induisent, tout en compromettant notre système électrique, notamment en perturbant les calendriers de maintenance en raison des modulations imposées aux réacteurs, au lieu de profiter du répit donné par la surcapacité pour renouveler sereinement un parc pilotable dont l’Europe ne peut se passer.
On comprend que les projets d’implantation d’EnR présents et à venir tentent de justifier leur légitimité par l’imminence d’une explosion de la consommation dont on attend toujours les premiers frémissements.



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