samedi 23 août 2025

Prix du kWh : à la quête de sources

 

Prix du kWh : à la quête de sources

Jean Pierre Riou 

Selon Eurostat, le prix TTC de l’électricité serait passé de 0,1207 €/kWh au 2ème semestre 2009 à 0,2926 €/kWh au 2ème semestre 2024, soit une augmentation de 142% en 15 ans. Ramenée en euros constants, cette hausse, alors de l’ordre de 91% n’en demeure pas moins considérable.

Cette évolution ne tient pas compte de la baisse des tarifs de l’électricité en 2025, mais prend pour écart le dernier chiffre diffusé par Eurostat avec son équivalent 15 ans plus tôt. Ses chiffres ont fait l’objet d’une vive polémique sur X (ex Twitter), qui a amené des spécialistes de la question à mettre carrément en cause la fiabilité des chiffres d’Eurostat en raison de leur différence avec l’évolution des tarifs régulés (TRVe). Cette fiabilité des sources étant la condition sine qua non de toute analyse, cet article vise à faire connaître les réponses d’Eurostat et du service statistique du Commissariat général au développement durable (CGDD) à nos interrogations.

Après avoir détaillé sa méthodologie lors de plusieurs échanges, Eurostat nous a orientés vers le service statistique du CGDD, qui est chargé de collecter les informations pour la France. Ses prix semestriels et annuels proviennent de l’enquête Transparence des prix du gaz et de l’électricité dont l’objectif premier est de répondre à la Directive 2016/1952 de l’UE sur les prix du gaz et de l’électricité. Sa méthodologie en est transparente. Elle repose sur un questionnaire bi-annuel auprès des fournisseurs avec un caractère obligatoire après passage devant le comité du label du CNIS. Cette enquête agrège plus de 95% des parts de marché en volume. Ses statistiques rendent ainsi compte concrètement de ce que payent réellement les ménages à leur fournisseur pour leur électricité.

La raison de la différence entre leurs statistiques et celles du tarif régulé, notamment le TRVe 2024, provient du fait qu’un prix statistique du kWh ne doit pas être confondu avec un tarif du kWh. Car les coûts fixes de l’abonnement doivent être ajoutés au coût variable de la consommation. Ce qu'ils font. Expliquant notamment qu'un client ayant souscrit une puissance de 6 kVA et aurait consommé 2 MWh sur l'année 2024 aurait payé pour l’année 151,86/2 =75,93 €/Mwh pour la part fixe plus 251,6 €/Mwh pour la part variable, soit 327,53 €/MWh alors que le tarif de la consommation n’est que de 0,2516 €/kWh et non 0,3275 €/kWh. Précisant d’autre part qu'il existe également des offres de marché qui peuvent être plus onéreuses que le TRVe. Ce qui montre d'ailleurs qu'à abonnement égal, les économies de consommation entrainent une augmentation relative du prix du kWh, jusqu'à un prix infini pour un compteur non utilisé. Ce qui est pris en compte dans cette enquête au cas pas cas.

La décomposition des prix de l’électricité depuis 2012 est également publiée sur Data.gouv, et c’est sur ces chiffres que le CGDD s’est appuyé pour l’exemple 2024. On voit notamment dans cette décomposition que l’abonnement du tarif de base est passé de 96,97 €TTC en 2012 à 233,7 €TTC en 2025, soit une augmentation de 141% en 13 ans.

Mais ce n’est pas en les extrapolant qu’Eurostat a calculé son indice, mais par l’agrégation des données concrètes de l’enquête collectée par le CGDD.

C’est ainsi que les chiffres d’Eurostat permettent avec fiabilité de connaitre l’évolution de ce que payent réellement les français pour leur électricité et de la comparer avec celle des autres pays européens. Et non par des extrapolations de tarifs qui en occultent la part fixe.

Pour autant, si toute conclusion doit prudemment intégrer la baisse attendue pour 2025, elle peut s'autoriser la comparaison avec les 15 années précédentes où ce prix n’avait pas bougé, avec 0,1122 €/kWh en 1991 et 0,1123 €/kWh en 2007, soit une baisse en euros constants (2024) entre 0,19 €/kWh en 1991 et 0,15 €/kWh en 2007.

 

jeudi 14 août 2025

l’insoutenable fardeau d’un doublon intermittent

 

La France à la croisée des chemins

L’insoutenable fardeau d’un doublon intermittent

Également publié sur Économie Matin

https://www.economiematin.fr/france-energie-electricite-renouvelable-nucleaire-allemagne 

Jean Pierre Riou 

Le développement des énergies intermittentes, décidé unilatéralement par l’Allemagne avec l’appui de la Commission européenne, montre chaque jour davantage son peu d’aptitude à équilibrer un réseau électrique. La France, en passe de lui sacrifier le principal atout de sa compétitivité, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins.

Une surcapacité durable 

La France est le plus gros exportateur MONDIAL d’électricité quasiment chaque année depuis 1990, tandis qu’elle connait une baisse structurelle de la consommation due à l’efficacité énergétique et à une sobriété notamment liée aux difficultés de ses entreprises et au prix de l’électricité. Ce phénomène s’observe dans toute l’UE dont production d’électricité est stable depuis 20 ans avec 2701 TWh (net) en 2022 contre 2755 TWh en 2003, malgré une timide augmentation en 2024 dont les 2725 TWh n’en reste pas moins inférieur aux 2844 TWh de 2008.


(Source Eurostat)

Cette production est restée inchangée depuis 2000 malgré l’augmentation de 70,6 % de la puissance installée par l’ajout de 394 GW solaire- éolien aux 600,7 GW pilotables auxquels ce doublon intermittent n’a donc pas permis de retrancher le moindre MW pilotable, puisque sa puissance était de 639,4 GW en 2022, ainsi que l’illustrent ci-dessous les chiffres de Eurostat.


Ce qui trahit l’unique effet du développement de ce doublon intermittent qui est de réduire le facteur de charge du parc pilotable, car l’absence de stockage à l’échelle des besoins exclut toujours la possibilité d’en fermer le moindre MW installé pour répondre aux périodes prolongées sans vent ni soleil. 

Et montre du même coup que toute réponse à une augmentation ultérieure de la consommation implique le dimensionnement du parc pilotable, et non l'accroissement des énergies intermittentes.

La trahison allemande

En 1986, EDF, qui achevait avant l’heure la décarbonation de son mix électrique, présentait la première esquisse de son réacteur du futur, le REP 2000. Sa conception « évolutionnaire » et non « révolutionnaire » visait à optimiser la puissance et les coûts du renouvellement de son parc.

Dans le cadre d’une coopération accrue entre la France et l’Allemagne, « Framatome (aujourd’hui Areva NP) et Siemens ont créé, en 1989, une filiale commune en charge du développement d’un réacteur à eau sous pression de nouvelle génération. Ils ont été rapidement rejoints par EDF et les électriciens allemands », ainsi que le rappelle l’IRSN. Cette coopération a lourdement accru la difficulté en combinant technologies et normes de sécurité françaises et allemandes en enfantant un monstre de 1650 MW destiné à être le plus sûr au monde, avant que la coalition écologiste allemande (Bündnis 90/Die Grünen) ne décide unilatéralement de se désengager du nucléaire en 2002, amenant Siemens à s’éloigner du projet et à l’abandonner complètement en 2009.

Parallèlement, l’Allemagne décidait, avec la complicité de la Commission européenne, de promouvoir un concept fourre tout, archaïque et trompeur, celui d’ « énergies renouvelables » destiné à marginaliser le parc électrique français, pourtant décarboné à plus de 90% depuis 1990 grâce à son parc nucléaire-hydraulique, et à cautionner l’injonction contre-nature des Directives européennes de développer des énergies intermittentes pour assurer la stabilité du réseau européen.

Bilan provisoire

Cette révolution impliquait plusieurs décisions lourdes de conséquences

-          La multiplication des interconnexions pour tenter de valoriser les surplus aléatoires toujours plus loin vers des régions toujours moins sûres.

-          Le remaniement des réseaux nationaux afin de refouler,  vers le réseau RTE, des records de production raccordés à un réseau de distribution qui n’était prévu que pour fonctionner dans l’autre sens en distribuant des quantités moins importantes aux consommateurs.

-          L’adaptation de ces réseaux à l’instabilité chronique des EnR, par le développement du « grid forming » dont l’insuffisance est mise en cause dans le blackout qui a frappé la péninsule ibérique.

-          Le développement d’un marché ouvert de l’électricité qui interdit de refuser ces surplus indésirables tant que les interconnexions ne sont pas saturées.

Ce dernier point n’étant pas le moindre en raison du véritable dumping subventionné qui entraîne l’écroulement des cours dont la multiplication des prix négatifs est le symptôme le plus visible, avec déjà 370 heures en 2025, contre 4 en 2017 et 13 en 2018. Ce dumping interdisant désormais la rentabilité de tout moyen de production qui ne serait pas subventionné par le contribuable.

L’indispensable doublon pilotable

Cette situation a été dénoncée le 7 avril 2025 par l’Entsoe dans son analyse prospective du réseau européen dont il est gestionnaire dans une « Évaluation de l'adéquation des ressources européennes » (ERAA)à horizon 2035 et dans laquelle il attire l’attention sur les « risques importants » qui menacent le système électrique européen, en raison de la perte de viabilité économique des capacités pilotables, dites « flexibles » : « Au niveau européen, le risque d'adéquation lié au démantèlement des capacités thermiques en raison d'un manque de viabilité économique demeure, malgré des objectifs politiques ambitieux visant à soutenir les capacités de production d'énergies renouvelables. » Cette modélisation ERAA considère que plus de 50 GW de nouveaux investissements dans des capacités flexibles de gaz fossile seraient utiles pour « garantir l'adéquation des capacités pendant les périodes de pointe ou de faible apport en EnR ». Pire, la ministre allemande de l’économie Katherina Reiche réclame aujourd’hui la construction de 20 nouveaux GW de centrales au gaz avant 2030 pour garantir l’approvisionnement électrique d’un secteur industriel allemand en crise.

C’est ainsi que non seulement le développement des EnR n’a pas permis de réduire la puissance pilotable, mais elles compromettent dangereusement la rentabilité de moyens dont on ne peut se passer, y compris du nucléaire, pourtant 3 fois moins émetteur de CO2 que l’éolien et 10 fois moins que le solaire, selon les propres chiffres de l’ADEME.

L’inutile doublon intermittent

Mais si on comprend la nécessité pour des pays comme l’Allemagne d’entretenir un doublon pilotable intégral pour sécuriser son parc intermittent éolien-solaire, on comprend moins la nécessité pour la France, qui a déjà décarboné son mix électrique avec son parc nucléaire-hydraulique, de subventionner un doublon intermittent qui l’oblige, de surcroit, à investir des centaines de milliards d’euros dans leur raccordement, dont 37 milliards pour celui du seul éolien en mer, et dans la restructuration de son réseau, alors que son parc de production est déjà clairement surcapacitaire.

Ce doublon a pour principal effet de baisser le facteur de charge de notre parc déjà décarboné et notamment nucléaire qui s’efface régulièrement devant la production d’EnR, particulièrement les weekends estivaux comme celui du 3 août à 14 h où sa modulation à la baisse a atteint 19,1 GW, soit 30% de sa puissance installée, comme le montre le site de RTE ci-dessous, après un début de journée à plus de 40 GW.



Cette modulation à 14 h était en relation avec des prix négatifs de 10 h à 18 h, qui auraient amené EDF à devoir payer pour produire davantage.

L’impasse

Un moratoire sur les énergies renouvelables avait été inscrit dans la loi dite Gremillet, rejetée en bloc le 24 juin. Un tel moratoire, hélas, ne permettrait même plus au nouveau nucléaire français de se passer de contrats privilégiés comparables à ceux dont bénéficient les EnR en raison de l’état du marché désormais cannibalisé par les EnR. Et le traité de l’UE sur le libre échange des marchandises ne permet pas à la France de refuser ce dumping des MWh étrangers.

D’autre part, Le règlement électricité (UE) 2019/943 impose aux États membres de mettre en œuvre la disponibilité de 70 % de leur capacité d’interconnexion pour les échanges transfrontaliers. Or, contrairement aux Directives, les règlements sont immédiatement contraignants pour les États. Enfin, l’article 4 point d du règlement (UE) 2018/1999 impose aux États une capacité d’interconnexion de 10% de leur puissance de production en 2020 et de 15% en 2030, afin de faciliter cette concurrence des EnR en faisant converger les prix lors de leurs fortes productions.  

Pour autant la question doit être posée de la plus value supposée qu’apporteraient de nouvelles éoliennes ou panneaux solaires à notre mix national déjà en surcapacité et plus gros exportateur d’électricité du MONDE quasiment chaque année depuis 1990.

La nuit du 1er août

La double question est de savoir si la France peut abandonner, ou non, l’Allemagne en rase campagne dans sa dangereuse course à l’intermittence en optant pour un mix plus compétitif qui favoriserait ses propres entreprises, tout en cessant de jouer le jeu allemand à coups de centaines de milliards d’euros destinés à intégrer toujours plus d’intermittence. Et d’autre part de cesser, ou non, de subventionner leur filière, désormais mature, pour l’encourager à pratiquer son véritable dumping à l’encontre du parc nucléaire.

On comprend bien que cette filière s’impatiente et fasse pression pour une rapide publication de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) qui engagera la France dans de nouveaux appels d’offre pour les 10 prochaines années. Les menaces de dissolution du gouvernement expliquent l’avortement de la tentative de faire passer en force cette PPE3 dans la nuit du 1er août.

Le glas des EnR en France avouerait l’aveuglement de 20 ans d’une politique erratique. Une fuite en avant déclencherait la foudre politique contre les charges durables d’un doublon contreproductif.

Des 2 côtés, le mal est infini.

jeudi 3 juillet 2025

Hitzeflaute

 

Hitzeflaute

Quand la complémentarité nucléaire/renouvelable s’avère être celle de la chèvre et du chou

Jean Pierre Riou 

Après les dunkelflaute hivernaux, les hitzeflaute estivaux s’invitent sur le marché de l’électricité pour le malmener au préjudice du climat. Contrairement aux premiers qui sont des périodes prolongées sans vent ni soleil, les hitzeflaute ne concernent que la partie des journées lumineuses où le soleil se couche après avoir permis des records de production photovoltaïque à son zénith.

Le stockage de ses excédents du midi n’étant pas près d’assurer la consommation d’un pays durant plusieurs heures pour un coût acceptable par la collectivité, les centrales pilotables prennent alors le relai, notamment les centrales thermiques conventionnelles. L’exemple allemand, illustré ci-dessous par le site Energy Charts, indique une pointe de production du gaz strictement située quotidiennement entre 20 h et 21 h.



Le point remarquable de cette illustration est la ligne noire supérieure qui indique la capacité active installée, c’est-à-dire celle qui est connectée au réseau en préchauffe, prête à fournir l’énergie nécessaire. En effet, le graphique montre le redémarrage quotidien d’environ 5000 MW de gaz destiné à compenser le déclin du photovoltaïque. Il en va d’ailleurs de même pour le charbon et le lignite.

Ces redémarrages ont un coût, qui se répercute sur le marché, en tant que dernier moyen appelé, comme le montre le site Eco2Mix qui fait état de prix négatifs quasiment chaque jour au plus fort du soleil, et d’une envolée du prix à 20 h. Le 1er juillet en est le climax, avec un cours de 476 €/MWh en Allemagne.



Ce cours s’explique par l’illustration ci-dessous du site Energy Charts, qui montre au coucher du soleil de ce 1er juillet l’augmentation de la production hydraulique, en bleu, mais surtout du gaz, en ocre, du charbon, en noir, et du lignite, en gris. On voit également que cette production ne suffit pas à satisfaire la consommation (ligne noire supérieure) et l’évolution du prix spot day ahead, en rouge.



Les prix négatifs qui se généralisent avec la croissance des productions aléatoires dont on ne sait que faire, ont pour fonction d’inciter les producteurs à éteindre leurs centrales malgré l’importance des coûts que cela implique, car ils devraient payer plus cher encore pour ne pas les fermer. On comprend donc la raison de cette envolée des cours nécessaire pour les inciter à les redémarrer pour quelques heures seulement.

Quel que soit le développement envisagé pour les EnR en France, les interconnexions permettront aux acteurs du marché d’acheter là où c’est le moins cher, à fortiori là où le prix est négatif en raison d’une offre localement supérieure à la demande, comme c’est le cas au plus haut du soleil estival ou de l’éolien hivernal. Et le développement exponentiel envisagé pour leurs capacités installées ne laissera aucune place aux productions pilotables lorsque l’aléa météorologique leur sera favorable. En tout état de cause, les EnR devront alors être d’autant plus sévèrement écrêtées que leur puissance installée sera importante, et cet écrêtement devra leur être compensé par des fonds publics.

Le modèle économique du gaz sera alors incontestablement mieux adapté aux quelques heures quotidiennes qui lui seront dévolues lors des hitzeflaute estivaux et dunkelflaute hivernaux.  

Et on voit mal quelle réglementation du marché pourrait l’éviter. 

Mais le sujet mérite d’être creusé, il en va de la pérennité de notre nouveau nucléaire.